Hourra !

de

Le précédent ouvrage de Juliette Binet, Un courant d’air, laissait à penser qu’il restait sinon une ou des épreuves, ou pour le moins une ou des étapes à franchir. On devinait que cela ferait un livre, on ignorait sous quelle forme, pour ne pas dire en quel langage. Un peu plus de deux années plus tard, l’ouvrage est là, indique dès son titre une victoire, mais surprend par l’utilisation d’un façonnage typique des âges où il n’y aurait pas de langage.

Un seul mot : celui en titre, quasi onomatopée, cri d’exclamation de marin au sortir d’un monde caverneux, s’enchantant d’une légèreté nébuleuse accessible qui cumule les lumières visibles en sa blancheur éblouissante. Chaos minéral de formes arrondies, pesanteurs polies comme des galets par des forces inconnues, elles sont à traverser et à franchir pour accéder à une porte céleste. Mais ces cailloux géants, ne seraient-ils pas eux-mêmes des morceaux de ciel tombés ?

Le personnage semble animé par la curiosité. Équipé comme un amateur, il a des allures de débutant. Il voit ces creux polymorphes comme des ouvertures, des raccourcis en découpe pour tourner la page. Il les emprunte, visitant dans son trajet la totalité de l’espace livresque ouvert. Pourtant, ce n’est pas dans cet espace qu’il trouvera un sens, mais dans un vide imprimé, figure de sortie. Ce personnage était-il perdu avant de s’exclamer ? Et ce bleu lointain, était-il la pénombre d’une grotte plus vaste, sans horizon, contenant ce que l’on avait pris pour une montagne ? Tout cela ne serait-il qu’un espace gigogne ?

Et puis, il y a aussi l’autre métaphore liée à la grotte. Celle d’un gamète mâle sur deux flagelles, portant un casque acrosome, allant se perdre dans un nuage ovulaire après avoir franchi un conduit souterrain-utérin, s’ouvrant sous une voûte céleste matricielle. Qu’en naîtra-t-il ? Des êtres ou des récits ?

Naissance, renaissance ou voyage fécond ? Un peu des trois. Le livre « tout carton » se révèle véritablement une structure. Une grammaire de page à creuser, devenant un labyrinthe cavitaire où s’engager, où se perdre comme dans une lecture introspective. Du discours, on ne retient que le support du souffle, tout en retenant ce dernier avant de l’expirer en « Hourra ! » au sortir de la plongée. Le surgissement, l’animation, sont bel et bien ici un son ![1]
Livre-scène, le matériau (le carton) renverrait aussi à la notion de décors théâtral ou de cinéma, où l’on joue, où l’on mime, où ici l’on apprend à être. Juliette Binet transforme en langage ce façonnage conçu pour les moins de trois ans apprenant à marcher et à parler, en faisant l’image délicate d’une existence se renouvelant dans l’avancée.
Il s’agirait donc bien de se découvrir à chaque fois naissant sans maîtrise verbale, renaissant par la parole, fécond par une lecture à travers et au-delà des pages. Un espace quasi infini de dimensions enchâssées l’une dans l’autre, accessible à qui saura en découvrir un sens, même illusoirement.

Notes

  1. Ce livre est ainsi un vrai livre pop-up ou livre animé, qui remplace les surgissements de papier par celui d’un son écrit à écrier, et l’animé par un supplément d’âme (« anima » en latin), un souffle vivant retrouvé, exhaler et articulé.
Site officiel de Juliette Binet
Site officiel de Le Rouergue
Chroniqué par en octobre 2015

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