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Little Tommy Lost

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Nominé aux Eisner Awards de cette année dans la catégorie «best publication design», Little Tommy Lost passerait presque inaperçu parmi les nombreuses rééditions patrimoniales, si ce n’est pour son prix et son ampleur plus réduite. Il s’agit en effet d’une collection de comic strips se présentant sous la forme d’un scrapbook qui aurait été récemment exhumé. Little Tommy Lost ne nous vient cependant pas du début du siècle, pas plus qu’il ne s’agit d’un classique de la bande dessinée réimprimé pour un public de collectionneurs ; sorti en septembre 2013 chez Koyama Press, il est le premier ouvrage de Cole Closser, fraîchement diplômé du Center of Cartoon Studies, une bande dessinée remarquable qui emprunte directement à l’histoire du comic strip depuis ses primes débuts jusqu’aux années 50.

Désignant un petit garçon aux grands yeux vides avec un rat peu farouche à ses côtés, la couverture annonce tout de suite la référence à Little Orphan Annie, déjà évoquée dans le titre. Little Tommy est évidemment basé sur le personnage d’Harold Gray : abandonné par ses parents et se retrouvant prisonnier à son insu d’un orphelinat à la Dickens, il tient tête aux brutes de l’institution, et recourt à des expressions fétiches telles que «hot biscuits» et «jumpin catfish», non sans rappeler le «leapin lizards» de la petite Annie.
Mis à part cette référence de base, Closser démontre une impressionnante connaissance de l’histoire du comic strip en renvoyant le lecteur aux déambulations automnales des Sunday pages de Frank King, aux grands vilains de Dick Tracy, au tombé du lit du Little Nemo de Winsor McCay, aux uppercuts de Popeye et autres scènes de bagarres d’E.C. Segar. Pour renforcer ces affinités, les strips de Little Tommy Lost ont été retravaillés afin de leur donner un aspect d’usure ; le souci du détail à cet égard est remarquable, Closser allant jusqu’à imiter la transparence du papier journal en intégrant des blocs de texte presque invisibles à l’arrière-plan.

En répertoriant ainsi l’histoire du médium dans la presse du début du siècle, Closser ne tombe pas dans une forme creuse et superficielle de pastiche postmoderne que Fredric Jameson déclamait déjà vingt ans plus tôt et qui semble persister avec autant de vigueur au jour le jour[1]. Little Tommy Lost ne fait pas que jeter un clin d’œil peut-être facile à quelques héros de la bande dessinée, mais pousse l’exercice de style à un point où il parvient à passer pour un comic strip plus vieux qu’il ne l’est, tout en offrant une timide proposition pour réhabiliter ce mode de narration au 21e siècle.
Closser se plie en effet aux conventions du genre : bien que ses strips n’aient jamais été «sérialisés» avant leur publication en livre, il joue le jeu du «comme si» en alternant six strips en noir et blanc (dailies) avec une demi-page en couleur (Sundays). Ses daily strips se nourrissent du double effet de répétition et de développement propre à établir une sensation de suspense, et font même recours aux vignettes-textes qui étaient souvent introduites en début de strip lors des épisodes les plus hauts en tension. Les pages dominicales, quant à elles, reflètent une pause dans le développement de l’histoire (à l’instar de Gasoline Alley), et servent à exprimer les angoisses et rêves de Little Tommy ; plusieurs d’entre elles sont également basées sur des fêtes nationales telles que Halloween et Thanksgiving, une autre caractéristique courante du comic strip.
Mise à part l’imitation d’une sérialisation journalière, Little Tommy Lost raconte précisément le type d’histoire si fréquent dans les comic strips des années 20 et 30, avec un fort penchant vers le mélodrame et des personnages-types. Alors que le graphic novel se cherche une complexité littéraire, Closser ne rechigne pas à adopter les éléments du comic strip qui sont en contradiction avec cette même norme littéraire : mélodrame, cliché, et plaisir sont des aspects contre lesquelles la «bonne» littérature s’est définie depuis le 19e siècle. Little Tommy Lost souscrit au plaisir trouvé dans la lecture d’un récit véritablement entraînant, riches en rebonds et surprises. Le mélodrame et les personnages «stéréotypés» sont utilisés pour leur potentiel narratif, et non pas rejetés comme une marque trop populaire, une soi-disant façon ringarde de produire en bloc des récits conventionnels. C’est par l’engagement du lecteur dans le récit que ce qui pourrait sembler cliché acquiert sa profondeur et sa complexité.

Dans ce plaisir de lecture se cache cependant un paradoxe : Little Tommy Lost atteint sa propre limite à travers le format de publication choisi. Si le livre se termine sur un pic de suspense, promettant de fascinantes aventures dans les volumes à suivre, Little Tommy Lost ne repose pas sur le même mode de lecture que les comic strips qu’il évoque. Dans la première moitié du 20e siècle, l’atout du comic strip résidait, finalement, dans sa sérialité journalière, son apparition jour après jour. Jared Gardner a récemment exposé le rôle pionnier du comic strip dans le développement d’une sérialité ouverte, dont l’issue est indéfinie et à laquelle le lecteur se voit invité à participer activement[2]. La radio et la télévision ont très vite repris ce mode de narration à leur avantage, au grand dam du comic strip qui s’est vu de plus en plus relégué à une position négligeable. Avec l’avènement d’Internet, on pourrait espérer voir le comic strip renouer avec la forme de sérialité narrative qu’il avait développée un siècle plutôt, mais il n’existe aujourd’hui que très peu de webcomics utilisant les possibilités d’une sérialité ouverte[3].
On aurait pu imaginer Little Tommy Lost être le début innovant d’une telle approche : si le livre s’adresse au lecteur à plusieurs reprises, par le biais d’interjections, de modèles et de timbres à découper, il s’agit plus d’éléments rétros soutenant le pastiche que d’un véritable renouement avec le potentiel participatif du comic strip. Néanmoins, ce choix du livre fait partie d’un projet artistique inévitablement lié à des considérations socio-économiques : bien que les tentatives se multiplient, il n’existe tout simplement pas encore de plateforme permettant de développer ce mode de narration d’une façon viable pour les acteurs du champ culturel.

Finalement, le danger du pastiche est que le pasticheur ne ressort pas nécessairement indemne de la confrontation au «maître». Les références que Closser fait aux grands classiques ne jouent pas toujours en sa faveur, et il n’arrive pas à passer la barre qu’il s’est fixée à lui-même : en effet, ses planches pâlissent face à celles de Winsor McCay ou de Frank King. Mais on aurait tort de juger l’ouvrage de Cole Closser uniquement sur cette base. En fin de compte, Little Tommy Lost se prouve extrêmement intéressant et paradoxalement innovant, puisque c’est dans l’imitation de formes passées qu’il permet d’ouvrir de nouvelles voies : il constitue un véritable hommage au comic strip du début du 20e siècle et démontre par là-même ce que le genre a à offrir aujourd’hui au-delà d’une affinité nostalgique avec un passé révolu.

Notes

  1. Fredric Jameson, Postmodernism, Or, The Cultural Logic of Late Capitalism (Durham : Duke University Press, 1991).
  2. Jared Gardner, Projections : Comics and the History of Twenty-First-Century Storytelling, (Stanford : Stanford University Press, 2012).
  3. Jared Gardner, «A History of the Narrative Comic Strip,» From Comic Strips to Graphic Novels. Contributions to the Theory and History of the Graphic Narrative. Eds. Daniel Stein & Jan- Noël Thon (Berlin : De Gruyter, 2013), pp. 241-253.
Site officiel de Cole Closser
Site officiel de Koyama Press
Chroniqué par en juillet 2014

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