Le Roman de Youki

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Tout d’abord, il y a un autocollant de l’éditeur : « un roman-B.D. à ne pas mettre entre toutes les mains ». Ensuite, il y a la couverture. Le personnage principal en train de déféquer. Pour finir, il y a l’image du quatrième de couverture, où le même Youki se reçoit une balle en pleine poitrine.
Autant dire que les éditions Paquet cherchent à mettre en garde le lecteur !
Est-ce qu’ils n’en font pas un peu trop ?
Sans doute pas, à en croire ce que dit Mathis des réactions de certains lecteurs du Psikopat où est déjà paru cette histoire : « Il y avait plein de gens qui me demandaient si je n’avais pas de problèmes psychologiques ».

Il faut dire que l’univers de Youki, un personnage « qui par rapport à Henri est plutôt l’adolescent qui se raconte plein d’histoires », est quelque peu spécial. Jugez plutôt :

Son père tombe « enceinte » de la couille gauche suite à une nuit d’amour et de sodomie avec son patron.
Sa mère, qui a toujours un bébé accroché (littéralement) à son sein, est une faiseuse d’ange au procédé particulier : une tisane, puis deux carrés de chocolat entre les cuisses pour appâter la petite chose.
Et puis Youki rencontre Zoé, une petite fille qui a justement besoin des services de sa mère : « C’est elle qui va enlever la petite graine que Papa a oubliée dans ton ventre ! C’est pas sa faute à Papa ! Papa est distrait quand il a bu. Il n’a plus toute sa tête à lui. Il regrette. Il me l’a dit une fois. Tu m’crois ? »
Sauf que Papa ne regrette pas tant que ça, et quand il s’en va pisser sur la tombe de son père, s’il confesse qu’il a fait une « grosse … grosse bêtise », il rajoute « J’ai baisé ma fille ! T’excite pas le vieux, c’est pas le pire … J’ai aimé ça vieux … J’aime ça ! Chaque jour que fait le bon Dieu … J’aime ça ! »
Alors, quand Youki ramène sa fille toute décoiffée, ça ne peut pas se passer comme ça …

N’allez pas croire que, parce que c’était dans le Psikopat, le Roman de Youki se contente d’être une histoire rigolote et trash. Au contraire. Bien au contraire. Mathis profite de la liberté de ton que lui offre la revue, mais dans tous les sens du terme. Il explose. Il implose. Il se déchaîne.
Il improvise ? « Chaque mois, une nouvelle histoire chassait la précédente, et j’ignorais moi-même quelle serait la prochaine ». Oui, mais en restant toujours cohérent.
Il peut tout essayer ? Il va tout essayer !
Il va jouer avec son dessin, il va jouer avec son histoire. Il va jouer des multiples sens de lecture. Il va par ici, il va par là. Ainsi, au détour d’un chapitre, nous plonge-t’il dans une mise en abîme sur la bande dessinée et le « créateur » des planches. Rappelant l’acte de l’encre noire sur le papier blanc et vierge. Rappelant que si quelque chose se passe, c’est uniquement parce que c’était écrit. (Mektoub !) Précisant que les multiples erreurs disséminées dans les feuillets (fautes d’orthographes ; erreurs de scénario ; dessins qui ne se ressemblent plus) sont autant de preuves que le « créateur » n’est pas « divin », mais « humain ».

Puis, arrive le moment où il faut finir. Terminer le récit.
Ce serait tellement commode de dire que ce n’était qu’un rêve. De la matière à roman, au « roman de Youki ».
Ceux qui ont lu Hey, vous avez pas vu le Père Noël ? se souviendront qu’après la fin optimiste, parmi les planches de croquis et de crayonnés, se trouvait un épilogue autrement plus noir.

Alors, Mathis revient en arrière, et propose à ses lecteurs une seconde fin. Une fin qui développe le seul point oublié. Une fin qui explique qui est Youki, ce garçon-chien ou chien-garçon et que sont ces histoires qu’ils se racontent.
Alors, le propos se fait plus sombre, et, derrière le masque de l’humour noir surgit l’émotion.

Site officiel de Editions Paquet
Chroniqué par en juin 1998