Mathis & Sylvain Victor

par &

Entretien double en un, qui ne se justifie pas uniquement par le contexte facile de la rencontre (après des dédicaces).
Au-delà de leurs grands talents et de leur éditeur (Pierre Paquet), Mathis et Sylvain Victor ont surtout en commun leurs différences. En ces niveleuses années uniformantes, leur rencontre/dialogue montre clairement la voie.

[Jessie Bi|signature]

Jessie Bi : Pourquoi n’avez-vous pas été publiés plus tôt par Casterman ?

Sylvain Victor : Quand j’ai posé la question à Jean-Paul Mougin (directeur de la rédaction de (A Suivre)), ça ne l’intéressait pas. La première fois, il m’a dit qu’il devait réfléchir. Trois mois après j’ai reposé la même question ; même réponse. Puis au bout de trois ou quatre fois je lui ai demandé : Est-ce que je peux allez voir un autre éditeur ?. Et il m’a dit : Oui, tu peux. Voilà, c’est exactement ce qu’il m’a dit.
Je suis allé voir d’autres éditeurs, mais sans vraiment faire de démarches ou de recherches. Au fond, je savais qu’il n’y avait pas beaucoup d’éditeurs qui accepteraient mon travail. J’ai commencé par Futuropolis, mais c’était au moment où les éditions s’arrêtaient. Ensuite Delcourt, Albin Michel, puis je crois que c’est tout.

J. B. : Entre ton travail dans (A Suivre) et celui des Deux Camions, qu’est-ce que tu as fait ?

S. V. : J’ai fait d’autres histoires dans (A Suivre), en couleurs, mais qui n’ont, pour moi, pas vraiment d’intérêt. C’était un passage. Entre temps, j’ai fait des choses pour Amok, dans le Cheval sans tête.
Il y a eu un creux mais la rencontre avec Amok a été assez déterminante, c’était vraiment – je crois – ce qui me manquait. Rencontrer des gens avec qui je me sens de véritables liens. Ensuite, Pierre Paquet m’a contacté, et on est parti sur un projet d’album.

Gregg : Et avant (A Suivre) ?

S.V. : Bof, avant (A Suivre) y’a rien à dire. [Ce qui semble faire rigoler Mathis.]

S.V. : Vous pouvez noter le rire sarcastique de Mathis ! (Rires)

J.B. : Toi aussi, tu as commencé dans (A Suivre) ?

Mathis : Non, moi j’ai commencé d’abord dans le Psikopat – ce qui est peut-être moins prestigieux, on va dire – en 92, en mai précisément. Un an après j’ai commencé dans (A Suivre).

J.B. : C’était déjà en couleurs dans le Psikopat ?

M. : Non ! Il y a eu quelques couvertures ou ce genre de choses mais autrement c’était en noir et blanc, au trait, au lavis, avec des trames … J’ai essayé un peu tout.

J.B. : J’ai été vraiment étonné que Casterman ne sorte pas tout de suite Henri.

M. : A un moment donné, on m’a demandé si je voulais continuer à faire mes petites histoires ? J’ai dit : Oui, pas de problèmes, mais en fait, ils voulaient autre chose. Mougin m’a alors demandé d’écrire un album. Ils trouvaient que les petites histoires n’étaient pas cohérentes entres elles. J’ai donc fait une grande histoire de 45 pages, mais ensuite ils m’ont dit qu’ils préféraient les petites histoires. J’avais bossé pour rien. Puis, pendant tout ça, le temps et les mois passent, et en janvier 96 on m’annonce que mon album sort en septembre 96. Tout cela avait l’air d’être bien barré quand trois mois après on me dit qu’on ne le ferait plus.
Alors pourquoi ? Je resterai poli. (rires) On m’a dit, pour résumer, que ce n’était pas assez commercial. De toute façon, ils m’ont dit des tas de conneries … Après, j’ai eu une période où je voulais tout arrêter, je ne voulais plus faire de bande dessinée. Je leur ai proposé d’autres choses par la suite, mais on m’a dit que j’avais un regard sur la société, qu’il fallait que je fasse des choses plus légères, etc …

J.B. : Vous venez tous les deux de (A Suivre), c’est une coïncidence ?

M. : Ben oui. C’est vrai qu’entre temps Pierre Paquet m’avait contacté parce qu’il avait une petite galerie. Cela s’est passé petit à petit, quand il m’a parlé de monter sa boite d’édition, je lui ai dit : OK, je te fais un truc … Voilà.

S.V. : Est-ce que c’est vraiment une coïncidence ? Je n’en sais rien, mais il t’a connu comment toi ?

M. : Ben, par (A Suivre).

S.V. : Voilà, moi aussi. Et c’est déjà moins une coïncidence. Pierre d’après ce qu’il m’a dit, était quelqu’un qui ne lisait pas (A Suivre), c’était surtout un lecteur d’album. Un jour, je ne sais pas pourquoi, il a dû se pencher sur (A Suivre), il a vu qu’il y avait un potentiel de jeunes auteurs, enfin jeunes … disons d’auteurs pas connus. Je pense qu’il a été intéressé par ça. Puis il a essayé de nous contacter.
Donc il n’y a pas de coïncidence, c’est juste le fait que l’on a été publié dans (A Suivre).
Là, on est en train de redorer le blason de (A Suivre). C’est vrai que maintenant on dit : mais où est-ce que les jeunes auteurs vont publier ? ; visiblement, là, ça nous a servi de publier dans (A Suivre), ce n’est pas anodin.

M. : C’est vrai, parce que moi, quand je dis que j’ai travaillé dans le Psikopat, tout le monde s’en fout …
Mais ce qui était formidable en travaillant pour le Psikopat, c’est qu’il fallait produire, tous les mois. C’est plus motivant de travailler quand on est publié. J’avais déjà des centaines de pages dans mes cartons, il était tant que ça sorte un peu quelque part.

J.B. : Le père Noël c’est ton premier album ?

M. : Oui, alors que j’avais publié une cinquantaine de pages dans (A Suivre), et une centaine dans le Psikopat.

Gregg : Quand P. Paquet vous a contacté, c’était d’abord pour faire les courts récits de la collection « carte de visite », ou est-ce qu’il avait déjà en projet l’idée de faire les albums Henri et Six Récits ?

S.V. : Non, je ne crois pas …

M. : C’est à dire, qu’au départ, il m’avait demandé si je voulais faire un truc. Les conditions financières n’étant pas particulièrement intéressantes, je lui ai dit : D’accord, mais à ce moment-là ce que je ne peux pas faire c’est un album classique de 40, 50 pages. Ce n’était pas possible, je n’aurais pas eu le temps, j’avais des trucs à côté, etc … On est parti sur une histoire courte d’une vingtaine de pages, puis après, ça a évolué.

Gregg : Pour revenir sur les deux albums, il y a quand même une situation ambiguë entre Henri et Six Récits. C’est à la fois de nouveaux albums, de grands albums pour vous deux, et en même temps ce sont des albums qui ont 4 ans …

S.V. : Plus même …

G. : Donc plus ! C’est un plaisir de les voir sortir pour de bon ? Ou c’est une page que vous aimeriez tourner ? Comme le noir et blanc pour Sylvain ?

S.V. : La question du noir et blanc n’a pas tellement d’intérêt parce qu’il est très probable ou possible que j’y revienne. Mais peu importe … Avec le temps, j’étais un petit peu, même beaucoup, détaché de ces histoires, et il a fallu que Pierre Paquet insiste. D’ailleurs, avec moi, il faut qu’il insiste toujours un peu. D’une semaine à l’autre, je pouvais être enthousiasmé à l’idée de réunir ces histoires, ou bien m’en fiche complètement. J’ai quand même sélectionné les histoires. Elles n’y sont pas toutes.
Après, je me suis dit qu’il serait intéressant d’en faire un « livre objet », quelque chose que je maîtrise du début jusqu’à la fin. J’ai donc dit à Pierre que je voulais bien le faire, mais que je devais m’occuper de la maquette. C’est ce qu’il voulait me proposer aussi ! Donc, comme on avait les mêmes conditions chacun, ça m’a encore plus motivé. Ça m’a vraiment plu, c’est une petite chose, presque anodine finalement, mais qui quelque part était absolument nécessaire, pour réunir cette somme d’histoires, qui est le constat d’une époque, un peu un état des lieux de la période 90-91, puisque ces histoires ont été dessinées quasiment entre le début de l’année 90 et la fin de l’année 1991. Elles sont parues, bien sûr, sur une plus longue période dans (A Suivre), mais cela correspond bien à un travail donné, à une période donnée.
Au fond, c’était sûrement bien de le faire et je crois qu’en plus cela faisait certainement plaisir a des lecteurs qui se demandaient pourquoi il n’y avait pas d’album, et qui ne voyait pas de suite à mon travail. Mais bon, voilà, je ne veux pas non plus m’appesantir là-dessus, surtout que maintenant je suis sur d’autres projets.

M. : Tu parles bien.

S.V. : Ah bon !

M. : Ah oui ! Oui ! (Rires)

S.V. : A toi maintenant !
—–

M. : Moi, je ne suis pas dans le même cas. Les histoires d’(A Suivre) je ne les ai pas faites à l’affilée. Je travaillais pour le Psikopat, je faisais de l’illustration pour la presse … tout se faisait en même temps en fait. Chaque histoire d’(A Suivre) était pour moi la possibilité d’expérimenter autre chose. Je ne pensais donc pas qu’il pouvait y avoir de cohérence graphique du début à la fin.

S.V. : Mais, pour moi, il n’y avait pas de cohérence graphique envisagée.

M. : Ben, justement je voulais t’en parler … (Rires)

S.V : Il y a peut être une ligne générale, bien sûr, mais on s’aperçoit qu’à chaque histoire il y a quand même des nuances, qui peuvent êtres plus ou moins grandes. Chaque histoire induit une modification dans le trait, enfin c’est ce qui me paraît naturel en tout cas.

M. : Pour moi aussi, remarque.

S.V. : Ouais, c’est ce que tu disais tout à l’heure.

M. : Mais qu’est-ce que je disais d’ailleurs ? Ah oui, si j’étais content de l’album … Et bien … En fait, moi je n’en sais rien, je suis un peu bête, je ne parle pas comme Sylvain. (rires)

S.V. : Mais moi, c’est longuement mûri, j’ai préparé si tu veux … (rires) T’as rien préparé toi, c’est pour ça … (rires)

M. : J’étais quand même hyper déçu que (A Suivre) ne fasse pas l’album. Avec le temps, je m’étais dit que mon travail n’était pas si bien que ça, que tout le monde s’en foutait. J’avais d’autres boulots à faire, j’avais presque oublié. Finalement, et contrairement à Casterman où l’on m’avait dit qu’il n’y avait pas de cohérence, je trouve que l’ensemble tient plutôt bien la route. Je suis donc content, mais bon ça fait une pierre à l’édifice, maintenant il faut passer à autre chose.

S.V. : Je dirais même que ce sont les fondations de l’édifice.

J.B. : C’était peut-être parce que c’était en couleurs qu’ils ne voulaient pas te publier ?

M. : Oh non, ça n’a rien à voir.

S.V. : Oui, ça n’a rien à voir. Pour moi, par exemple, je dirais que c’était justement parce que c’était en noir et blanc qu’ils ne voulaient pas me publier. Pas entièrement à cause de ça, mais un petit peu quand même.

M. : Chez Casterman, ils mettent en avant les auteurs déjà confirmés, ceux qui vendent beaucoup d’albums et c’est normal. Il faut bien vivre. Par contre, il semble qu’ils n’ont pas fait un travail de fond sur le renouvellement de leurs auteurs.

S.V. : Je crois que ce qui est à peu près clair, hormis quelques exceptions, c’est que Casterman ne publiait pas d’auteurs qui n’aient pas déjà publié un album avant. De Crécy avait déjà publié quelques albums chez les Humanos, par exemple. Tous les auteurs nouveaux publiés dans (A Suivre) avaient déjà fait un album ailleurs. Ce qui n’était pas notre cas. Hormis O’Groj qui est l’exception, avec un cheminement particulier. Je crois qu’il n’est pas possible de publier son premier album chez Casterman.
Mais bon je ne suis pas historien d’(A Suivre) et il y a peut-être d’autres exceptions.

M. : Mais O’Groj c’est pour cela qu’il n’a pas pu faire un deuxième album chez Casterman.

J.B. : Vous êtes arrivé à une mauvaise période, non ?

S.V. : Je ne sais pas si nous sommes vraiment arrivés à une mauvaise période. C’est vrai que c’était la guerre du golfe ! (Rires).

M. : Ça va revenir !

S.V. : Oui, ça va revenir, mais on n’est plus chez Casterman ! Nous sommes dans l’entre-deux guerres ! (rires)

M. : C’est vrai que c’est une mauvaise période, mais pas seulement pour la bande dessinée, c’est vrai pour la musique, l’illustration, le cinéma, etc …

G. : On peut se demander s’ils ne vous ont pas publié justement parce que vous faisiez trop en noir et blanc, trop en couleurs, trop autobio … pas assez dans la ligne, quoi ?

M. : Je crois qu’ils ne savaient pas, tout simplement, ce qu’ils voulaient. Quand je suis arrivé en 1993, ils disaient déjà que tout allait mal, qu’ils allaient arrêter (A Suivre).

S.V. : Je ne peux pas en parler comme Jean-Marc, parce que je n’ai jamais dépassé le stade « Mougin », première étape incontournable quand on avait le désir de faire un album avec des histoires publiées dans (A Suivre), c’est-à-dire qu’à aucun moment il n’y a eu le vrai projet de faire un album. Moi, j’imaginais un album avec une suite d’histoires autour d’un concept un peu léger, mais qui avait sa cohérence, c’est tout, et ça n’a pas dépassé ce stade-là. La question de savoir ce qu’ils voulaient ne s’est donc pas véritablement posée.
Mais, au fond, un album comme le mien peut-il être vendu à trois ou quatre mille exemplaires ? Ce n’est pas évident. Et même, pour des éditeurs comme Casterman, trois ou quatre mille exemplaires, ce n’est absolument pas rentable. Ce n’est pas intéressant. Ils n’avaient donc pas envie de prendre de risques et ils n’avaient pas envie d’éditer. Encore une fois, je pense que c’est plus vrai pour toi (s’adressant à Mathis) à qui l’on avait fait des promesses, que pour moi qui n’ai jamais dépassé le stade du directeur de la rédaction d’(A Suivre).

M. : A l’époque, ils m’ont aussi dit qu’ils ne pouvaient plus se permettre de se planter. Ils s’étaient déjà trop plantés avec d’autres albums.

S.V. : Il faut dire que Jean-Marc a été beaucoup plus proche de (A Suivre) que moi, finalement.

M. : Ouais, moi j’aimais bien. Avec Mougin il y avait peu de contacts, mais toute l’équipe était très sympathique.

S.V. : Ils étaient sympas, ce n’est pas la question, mais je n’ai pas eu de contacts aussi proches que toi.

M. : J’étais très content d’avoir des histoires publiées dans (A Suivre). Autour de moi, on me disait que j’avais de la chance d’être dans (A Suivre) ; je précisais que ce n’était pas de la chance, c’était parce que j’étais bon hé ! Je n’avais pas pensé à un album au départ, je pensais qu’ils publieraient deux ou trois histoires et puis basta. Mais finalement, cela a continué, et j’y serais encore si c’était possible.
A (A Suivre) les relations restaient malgré tout très professionnelles. Il n’y avait pas trop de discussions sur le travail, ni d’encouragements ou ce genre de chose. Je leur proposais des petits scénarios, ça passait ou pas. C’était tout.

S.V. : Là, je vais dire un truc assez dur, c’est qu’effectivement (A Suivre) était, ou était devenu un mouroir, dans le sens où ce n’était pas motivant, pas vivant ; On apportait nos planches et puis on repartait. On était payé pour ça, mais c’est tout. Il n’y avait pas de dynamique. J’ai connu un autre univers avec Amok, un contraire symétrique. Là, ça ne rapporte pas de sous, bien sûr, mais ça rapporte beaucoup de vie. Il y a des expositions, des rencontres, etc …

M. : D’où le fameux proverbe « On est mal payé, mais qu’est-ce qu’on rigole ».

S.V. : (rires). Voilà, c’est un peu ça.

M. : Le Psikopat, c’était pareil. C’était mal payé, mais tous les mois on faisait une bouffe, il y avait un côté convivial qui était bien, dans le sens ou il n’y avait pas de compétition, on bossait tous dans le même canard. Point.

J.B. : (A Suivre) à la fin n’était donc plus une revue ?

S.V. : Disons que les relations étaient assez limitées. Limitées à celle d’un rapport client et fournisseur. Ceci dit, au début, ça ne me gênait absolument pas.

M. : Dans la presse c’est toujours un peu comme ça.

S.V. : C’est vrai. Mais bon, là, c’est parce que je rebondissais un peu sur ce que tu avais dit au début.

M. : Il rebondit beaucoup.

S.V. : (rires) Ouais, je rebondis pas mal.

(Fin de l’entretien fait en mars. Deuxième partie de l’interview fait dans les conditions infernales d’une convention porte de Champerret, quelques semaines plus tard.)

G : Pour toi, c’est quoi la bande dessinée ?

M : Pour moi, la bande dessinée a toujours été au même plan que le roman ou le cinéma ; un vrai moyen d’expression.
Mais il y a ceux qui ont des trucs à dire, qu’ils ressentent, qui ont peut être une démarche plus artistique et ceux qui racontent de simples histoires à la XIII par exemple. C’est des trucs d’aventures, c’est bien aussi, il faut que ça existe, mais ce que j’ai toujours ressenti avec la bande dessinée c’est que l’on veut toujours la mettre dans ce ghetto-là, celui des histoires d’aventures, pour les gamins, pour rigoler, la cantonner au simple divertissement.
Heureusement, il y a pas mal d’auteurs, de plus en plus même, qui veulent éviter ce ghetto-là.

J.B. : Toi aussi, tu penses que la bande dessinée est plus qu’un simple divertissement ?

S.V. : Je crois que le dessin et surtout la bande dessinée m’aide tout simplement – et sans tomber dans un pathos grave – à vivre. Au début, finalement, je n’étais pas très sensible à l’art. Je me suis ouvert et sensibilisé à des modes d’expression que j’ai trouvés suffisamment riches.
Je ne sais pas pour la plupart des gens, mais ce qui est sûr, c’est que pour moi la bande dessinée n’est pas un simple divertissement … En même temps, c’est bien le divertissement, et puis qu’est-ce que ça veut dire ? Fuir pour quelques instants l’état commun qui est celui de tous les jours pour un individu ? —–

J.B. : Avant les histoires de ton album Six Récits, il y a une histoire en couleurs que tu avais faite pour (A Suivre) n 137 et que tu n’as pas mis dedans.

S.V. : En fait, il y a deux histoires que je n’ai pas mises dans Six Récits. Il y en avait une qui s’appelait Saint Valentin qui était effectivement en couleurs, et une autre en noir et blanc qui s’appelle Piano vole, qui aurait pu être dans Six Récits mais qui n’y est pas.

J.B. : Je sais qu’il est toujours difficile de parler d’influences à un auteur sans l’agacer. Mais je te demanderais malgré tout quelles sont tes influences ? Munoz ?

S.V. : Plus qu’une influence, je dirais qu’il y a des gens qui m’ont permis de ne pas désespérer. A partir du moment où quelqu’un est présent et vous permet de ne pas désespérer, à ce moment-là on peut commencer à faire des choses et en ce qui concerne Munoz et Sampayo, c’est exactement le cas. C’est toujours intéressant de parler d’influences, c’est ce qu’un lecteur va tout de suite chercher à voir, mais malgré les apparences ce ne sont pas eux qui m’ont le plus influencé. A chaque fois que quelqu’un me demandait c’est quoi ton style ?, tout de suite, forcément, je parlais de Munoz parce que c’était facile comme référence et parce que finalement j’étais dans le même esprit. En revanche, on m’a comparé à Comes que je n’affectionne absolument pas. Ce n’est absolument pas une influence pour moi, alors que régulièrement certaines personnes me comparent à lui. Alors, qu’est-ce que ça veut dire l’influence ?
Pour être plus précis, je dirai que Munoz et Sampayo parlaient déjà de choses auxquelles j’étais extrêmement sensible. On n’est donc plus tout seul, et c’est là que je dis que ça nous aide à ne pas désespérer, parce qu’à ce moment-là on se retrouve dans une sorte de communauté d’esprit qui est vraiment assez intime finalement. Bien entendu, communauté n’est pas prise dans son sens « communauté artistique », je suis plutôt un auteur solitaire, je n’ai jamais participé à des groupes ou quoi que ce soit.
Donc, finalement, il existe un domaine de sensation, un certain regard sur les êtres, sur les choses, que je partage avec deux autres personnes qui s’appellent Munoz et Sampayo et grâce à eux je n’ai pas désespéré … De la bande dessinée. Je précise ! … (rire)
Mais j’ai été marqué, en général, par énormément de gens. Par exemple, par quelqu’un qui n’a certainement rien à voir avec la bande dessinée et qui est François Truffaut. Évidemment, personne ne va dire que ce que je fais est influencé par François Truffaut puisqu’il n’y a pas d’éléments de comparaison à ce premier degré qui est le trait.

J.B. : Si on devait faire cette comparaison on devrait s’intéresser au montage plutôt qu’au trait ?

S.V. : Au montage ? Je ne sais pas …

J.B. : C’était plus un exemple qu’une affirmation …

S.V. : Je dirais aussi qu’une de mes principales influences qui me permet de ne pas désespérer c’est la musique. Et quand je réécoute Frank Zappa, Léo Ferré, ou Jacques Bertin je me retrouve dans mes bandes dessinées. Ce sont des chanteurs, mais je pourrais aussi parler de musique contemporaine ou moins contemporaine puisque plus proche du début du siècle comme celle de Charles Ives, Messiaen, Varèse … Tout cela ce sont des choses qui ont empli mon univers quand je faisais ces bandes dessinées. Évidemment, cela ne se retranscrit pas comme ça dans un trait, (quoique !) Mais pourtant pour moi cela a autant d’importance que Munoz et Sampayo. À un moment donné ils citent Charlie Parker dans Alack Sinner, flic ou privé et c’est ça qui montre que l’on fonctionne un peu pareil. Tu vois, c’est ça qui nous influence vraiment. L’influence, c’est du stimulant, c’est de l’engrais pour les petites graines, c’est ce qui nous permet d’avancer.

J.B. : Je trouve qu’il se dégage de Six Récits une très grande cohérence.

S.V. : J’ai fait ces histoires en deux ans, de début 90 à fin 91. Il s’est passé tout un tas d’événements pendant ces deux ans, mais j’étais dans une phase de ma vie qui donnait cette impression de cohérence. En même temps, quand je faisais ce travail-là, j’avais l’impression que je n’avançais pas du tout. D’ailleurs, on peut remarquer que chaque histoire a son style propre au niveau graphique. Il y a des nuances, parce que les histoires étaient espacées de trois mois. Je faisais une histoire puis pendant un mois, un mois et demi, j’étais en train d’écrire la suivante, puis le temps de reprendre le crayon … à chaque fois que je reprends le crayon, j’ai toujours l’impression de réapprendre à dessiner. Des hésitations … un moment assez pénible, et puis après ça part. A partir de là, il n’y a aucune volonté de cohérence. Je n’ai jamais recherché ça, car à ce moment-là je me serais bloqué.
La cohérence est au-delà de ce que je viens d’expliquer, de ces petites difficultés, de ces petits événements de la vie. Après, avec le temps, une cohérence se dégage, et puis, réunir ces histoires dans un album, c’est aussi une façon de donner une cohérence à une suite de récits qui, en soi, n’en avait pas et ne cherchait pas à en avoir.

G. : Tu parles des différences graphiques dans Six Récits. Dans Fugue, pour le personnage du clown, le traitement de son visage, par sa stylisation se rapproche beaucoup de ce que tu fais dans Deux Camions.

S.V. : J’ai toujours rechercher la stylisation. Ce n’est pas nouveau ce que je vais dire, mais ça demande à être répété : le dessin, c’est une écriture. Toujours !
C’est pour ça que j’étais particulièrement attaché au noir et blanc, à cette époque-là surtout, j’étais toujours très réticent à travailler la couleur, du moins comme coloriage. Le dessin étant une écriture, elle implique donc une recherche de stylisation. On va vers le signe, et la bande dessinée c’est une suite de signes, une suite de codes.
Il y a tout un pan de dessinateur dit réalistes ou naturalistes, qui utilisent des codes, mais sans vraie stylisation. Alors que moi, j’ai toujours recherché ça, naturellement. Donc, c’est normal que l’on trouve des accointances entres certains dessins de Six Récits et les Deux Camions. Ou d’autres travaux d’ailleurs.

G. : On a l’impression que tu prends un plaisir avec ce masque du clown, à essayer d’arriver à ce visage épuré …

S.V. : Je dirais que s’il y a un visage qui est particulièrement stylisé, c’est le visage de la femme dans Le devin des flaques d’eau. J’aurai aimé le faire avec deux trois traits. Il y a des gens comme Avril qui font des choses en deux trois traits. Mais ce n’est pas le même trait non plus, et c’est ça qui est intéressant aussi. C’est ce cheminement qui m’a permis d’arriver au Deux Camions, et puis ce n’est pas fini.

G. : Tu aimerais arriver à une épure absolue ?

S.V. : Non, non. Ca va, ça vient, je ne sais pas.

—–

J.B. : Dans Six Récits on voit aussi que tes scénarios se complexifient de plus en plus. La dernière histoire est une belle mécanique de ce point de vue. On aboutit en filiation directe à celui des Deux Camions lui aussi très complexe.

G. : Oui, c’est beaucoup moins linéaire.

S.V. : Moi je trouve que le récit des Deux Camions est particulièrement linéaire. Parce qu’au fond on avance en permanence vers le moment d’une rencontre, et à partir de là, il y a simplement deux histoires dans l’histoire. L’histoire dans l’histoire, je l’avais déjà fait. Fugue, l’histoire avec le clown, est d’une certaine manière une façon d’amener l’histoire dans l’histoire, une petite histoire dans une histoire plus large.
Dans Deux Camions, la construction n’est pas si complexe que ça, elle est assez linéaire, il n’y a pas de vrais flashs backs, il y a l’histoire du fils d’abord et ensuite l’histoire du père. En soi, ces histoires ne sont pas simples car les choses dans ces histoires ne sont pas simples à dire.

G. : Je pense que ce n’est pas la narration qui est linéaire mais plutôt les informations. Est-ce qu’on les a dès la base ou bien après ? On appréhende l’histoire à la fin, comme dans les Deux Camions, plutôt que de case en case. C’est moins une construction de la narration qu’un cheminement de l’information. C’est plutôt ça que l’on entendait par « complexe ».

S.V. : Là, d’accord. Il est évident que je demande au lecteur d’être assez vigilant.

G. : Pour moi, les Deux Camions fait partie des ouvrages qu’il faut relire. La deuxième lecture apporte vraiment autre chose.

S.V. : J’espère que ce n’est pas une lecture désagréable.

G. : Non, non, bien sûr ! On relit parce que l’on a envie de comprendre, d’aller encore plus loin.

S.V. : Ça procède aussi d’une sorte de jeu de séduction naturel à toute oeuvre. Je ne le fais pas volontairement. C’est vrai que si quelqu’un a envie de relire une histoire, c’est parce qu’il a été séduit. Il s’agit là d’une séduction toute subjective, chacun se la fabrique. Même dans une oeuvre « trash » il existe un facteur de séduction, c’est nécessaire.
Il ne faut pas que le lecteur se dise j’ai rien compris. Quelque part cela me fait penser à la musique. Il y a des musiques que l’on écoute une première fois, qui sont un peu bizarres, mais qui ont en elles quelque chose d’assez séduisant, attirant, qui nous donne envie de les réécouter. Au bout de plusieurs fois, on les comprend, et là on prend vraiment du plaisir. Je compare récits et musiques car finalement je suis habité par ça, quelque part.

G. : Il y a différentes relectures de bande dessinées, il y a le coté Tintinophile qui relit sans cesse les albums à la recherche d’une même émotion. Mais, pour moi, relire les Deux Camions, c’est une autre gourmandise. J’ai enfin appréhendé la totalité de l’histoire et j’ai envie d’en re-profiter, maintenant que j’ai tous les éléments, pour ne rien rater. C’est vraiment ce côté gourmandise, tu vois ?

S.V. : Ce qui fait qu’un livre de 30 pages devient une livre de 60. Ce qui n’est quand même pas négligeable. (Rires) C’est le premier album qu’on lit en boucle. (Rires).

J.B. : Dans le (A Suivre) 211, j’ai encore vu une coïncidence étrange entre vous deux, ils ont interverti les titres entre vos deux histoires.

S.V. : Ouais, c’était prémonitoire. (rires) Ce qui prouve qu’ils ne faisaient pas trop attention à nos histoires.

J.B. : (s’adressant à Mathis) Qu’est-ce qui t’a poussé toi aussi, à faire de la bande dessinée ?

M. : Pour moi, c’est plutôt rigolo. La bande dessinée m’intéressait, mais de très loin. Quand j’étais ado, voire plus jeune, je lisais énormément de bouquins de science fiction. J’étais vraiment fou de ça, je lisais plusieurs bouquins par semaine, et sur ces bouquins il y avait des couvertures de Caza. Comme il faisait aussi des bandes dessinées, je suis passé de ses couvertures à ses albums.
Ce que j’aimais avant tout chez lui, c’était les histoires. Cet espèce d’univers, qui avec le recul me fait penser à des contes. Après, il y a eu d’autres choses mais c’est vraiment Caza qui m’a donné envie de faire de la bande dessinée. Avant, ça ne m’était jamais venu à l’esprit et aujourd’hui je suis assez étonné quand je vois des gamins de dixansquiessayent ou veulent faire des bandes dessinées. Je trouve ça curieux.
Ensuite, j’ai fait les beaux-arts à Epinal et Nancy. Là, au niveau graphique, j’aiété influencé par plein de trucs, en fait tout ce qui se passait dans les années 80, tout ce qui était Figuration Libre, les Di Rosa, Placid et Muzo … Sur Nancy il y avait aussi Rémi Malingrey …
Au début, je ne savais pas du tout ce que je voulais faire comme histoires. Je voulais faire du fantastique, des trucs un peu hard que j’ai fait dans le Psikopat. Curieusement, c’est la littérature qui m’a donné la puce à l’oreille. Petit à petit, de la science fiction je suis parti sur la littérature américaine. C’est John Fante qui m’a le plus marqué, il racontait une histoire qui se passait dans les années 30, qu’il était fils d’émigré italien … (Bandini N.D.L.R)
Tout ces petits trucs m’ont fait réaliser que moi aussi j’avais de la matière, en tant qu’histoire personnelle et que finalement c’était ça que j’avais envie de raconter : mon univers, mes impressions, mon enfance …

J.B. : Ce qui est très intéressant chez toi c’est qu’il y a comme un décalage entre tes propos et ton dessin.

M. : S’il y a un truc qui m’énerve, c’est … Tu vois, par exemple, les chansons réalistes sont dites réalistes parce qu’elles parlent de choses tristes. Moi je voulais éviter ça, avec les sujets que je voulais aborder j’aurais pu être larmoyant. Je voulais raconter mes histoires, et aussi plus que ça. Apporter une espèce d’énergie, donner de la vie aux personnages, qu’ils soient vivants et … pas seulement réalistes …

G. : Explorer par l’humour toutes les gammes d’émotions de la vie en quelque sorte ?

M. : Voilà, c’est un peu ça ! Le réalisme, je ne sais pas trop ce que c’est finalement.

S.V. : Moi, je ferais une différence entre réalisme et naturalisme. Dernièrement, on m’a posé la question du réalisme en me parlant de cette tendance que j’ai à aller vers l’abstrait. Finalement, je pense que je suis plus réaliste maintenant qu’avant, et pour une raison simple, j’ai l’impression d’approcher, de pénétrer des choses vraies et d’avoir les moyens de créer des situations totalement crédibles par la cohérence du trait et de l’intention.
A ce moment-là, on est réaliste, car on arrive à faire passer quelque chose. Alors qu’au fond il y a des dessinateurs naturalistes qui vont vous dessiner un corps humain d’une façon parfaite, mais avec rien derrière. On reste en surface. On a besoin d’autres choses, plus fantaisistes.

M. : Je pense effectivement que l’on peut faire des choses plus vraies en étant plus fantaisiste. Et puis, avec un dessin réaliste, on est beaucoup plus limité. Les voitures il faut les dessiner comme ça, faire gaffe, éviter les raccourcis, etc.
En même temps, c’est un peu trop singer le cinéma, alors qu’on n’a pas la vitesse, le mouvement … On peut faire ce qu’on veut sur le reste alors autant en profiter. Pourquoi se limiter à ce qu’on voit.

J.B. : Vas-tu faire une suite à Henri ? Pierre Paquet nous a dit que tu pouvais aller jusqu’à Henri IV ? (Rires)

M. : Je pense qu’il y en aura deux ou trois. Enfin, si ça trouve, l’avenir me donnera tort. Mais je ne pense pas en faire un truc non plus. Revenir ou faire une série c’est quelque chose que je n’aime pas trop. Ça m’ennuie un peu.

J.B. : Tu nous as dit que tu avais fait un album pour rien chez Casterman, vas-tu le publier ?

M. : J’avais fait cet album, mais bon comme je l’avais fait pour eux … Je vais tout recommencer, et puis plutôt que de faire un truc d’un seul coup je préfère faire quelque chose en plusieurs chapitres, quelque chose de plus rythmé. J’ai là de la matière effectivement, mais c’est du temps, du travail, et là je suis un peu pris par un boulot d’illustration. J’ai aussi pas mal de projets de livres pour enfants, ce qui ralentit encore plus mon activité en B.D.
Et puis, je me rends compte que les bandes dessinées que je fais, ce n’est pas ça qui va me faire vivre. Il faut bien que je m’oriente vers autre chose, même si c’est toujours dans le dessin.

J.B. : Tu disais que tu avais été influencé par la Figuration Libre. Personnellement je trouve que ce mouvement a été une impasse, trop mode, trop branché, si tu veux. Mais toi, je trouve que tu évite tout ça. Je trouve même que cela devient très riche comme dessin, peut-être grâce à la présence autobiographique.

G. : Je ne suis pas sûr que l’autobiographie soit aussi importante. Les histoires fonctionnent déjà en elle-même.

J.B. : Oui, mais il y a vraiment quelque chose qui marche très bien entre l’image et l’idée …

M. : Ce qu’il y a aussi de vrai c’est qu’entre la première histoire et la dernière histoire parue dans (A Suivre) il y a vraiment une évolution flagrante dans le dessin.

J.B. : C’est drôle. Je trouve ça moins évident que chez Sylvain.

M. : Pourtant ça me jure aux yeux, c’est une horreur !

S.V. : En même temps, ça évolue tout le temps, tu dessines à un moment comme ça, puis tu changes, puis tu reviens en arrière, mais peu importe dans le fond. Tu vois, on n’a pas l’impression que tu es parti d’un certain niveau, disons le niveau 0, et que d’un seul coup tu évolues vers le 1, le 2, le 3, etc. d’une façon presque arithmétique.

M. : Pour moi, ces deux ans, peut-être un peu plus, c’était de la recherche. En même temps je faisais déjà de l’illustration, je travaillais pour le Psikopat, je procédais par à coups …

J.B. : Tu enrichissais ton travail par des travaux parallèles …

M. : Voilà, et à chaque fois j’expérimentais des choses. Je me cherchais et je me cherche encore.

J.B. : Dans Henri les histoires suivent la chronologie de réalisation ?

M. : Oui.
—–

G. : Depuis le temps que vos chemins se croisent, vous n’avez pas envisagé de …

S.V. : Ben, on va se marier, oui. Je le présente à mes parents la semaine prochaine. (rires)

G. : Vous n’avez pas envisagé de collaborer ? L’un au scénario, l’autre au dessin, et vice et versa ?

M. et S.V. (ensemble) : Non !

S.V. : C’est impossible. Et puis il y a tellement de choses à faire dans la vie. Enfin, l’avenir le dira.

M. : Ça pourrait être intéressant, mais pour éventuellement faire autre chose, de tout à fait différent. Mais bon …

G. : Je pensais à ça à cause des albums Carte de visite de Pierre Paquet. Je ne sais pas s’il va continuer, mais étant petits, ils pourraient être l’occasion de faire des expérimentations ?

S.V. : Le format, ça ne veut pas dire grand chose, 30 ou 50 pages c’est la même chose. Et puis cela dépend de la nature de la collection. Qu’est-ce que veut dire cette collection ? C’est ça la vraie question. En l’occurrence, cette collection n’est pas faite pour ça. Par contre, Pierre peut très bien créer une collection pour faire des expériences. En a-t’il le désir ? Ça, c’est autre chose. Je ne suis pas sûr que de travailler avec Jean-Marc soit une réelle expérience. Ça naîtrait plus d’un désir, et d’une idée de travail en commun que l’on aurait d’un seul coup. Mais est-ce que ça sera une expérience ? Moi quand je travaille tout seul c’est, en soi, déjà une expérience.
Il faut faire attention aux mots aussi. Dire que c’est une expérience, ça peut aussi fragiliser les véritables motivations. S’il y a une motivation de travailler ensemble, ça ne serait pas seulement une expérience. Ça serait plus que ça. Tu vois ?

G. : En réalité, j’avais en tête un comic SPX, une sorte de compilation d’auteurs qui se sont réunis pour ramener de l’argent à une fondation. Certains se sont vraiment libérés, certains ont fait des choses à plusieurs, des personnages d’univers différents se rencontrent, etc. C’est pour cela que je parlais d’« expérience ». Quelque chose de très instinctif, pas très réfléchi peut-être, même s’il y a toujours de la réflexion dans la création. Quelque chose de vite fait …

S.V. : Mais des trucs vite faits, il y en a plein. Il y en a trop peut-être. C’est bien les trucs vite faits, mais ça n’a presque plus rien d’une expérience, c’est presque une attitude, une posture. C’est tellement banalisé. C’est bien, mais c’est une chose parmi d’autres. Il faut voir si derrière il y a un contenu.
Dans la revue Talking Head de Vertige Graphic, il y avait les gens de Frigo qui avaient fait une sorte de cadavre exquis, c’était bien, mais sans rien de vraiment nouveau. Tout est possible mais il faut voir ce que ça donne, il faut voir le fond. Si le fond c’est uniquement une expérience … Je ne sais pas, pour l’instant ça ne m’attire pas trop.

M. : Quand tu dis vite fait, j’entends plutôt ça au niveau du dessin. Pour moi le plus important de toute façon, c’est la narration, c’est l’histoire. L’image est au service de l’histoire. Quand je travaille sur une histoire il faut que j’en connaisse la fin pour commencer, C’est ce qui me permet après de délirer. Je sais qu’il y a des gens qui travaillent en ne sachant pas où ils vont, et bien moi, ça, je ne pourrais pas le faire. Ça m’angoisserait trop.

J.B. : Tu ne pourrais pas improviser alors ?

M. : Non, ce n’est pas ça. Je pourrais improviser mais il faut que je sache comment je vais tomber. Entre le début et la fin je peux improviser, mais il faut que je sache la fin. Avant de faire les choses, il y a tout ce travail de base sur l’histoire qui doit être fait.

S.V. : Il faudrait réfléchir sur le coté libératoire que pourrait avoir une expérience de travail en commun. Est-ce que ce n’est pas un peu dommage d’être obligé finalement d’en passer par-là pour se libérer ?
Je suis très sensible à ça, puisque j’essaye de passer mon temps à me libérer de tas de choses qui me corsètent. Mais est-ce dans un travail en commun que j’arriverais à me libérer ? J’ai fait dernièrement une bande dessinée en sérigraphie pour la revue Drozophile. La sérigraphie a été très libératoire pour moi. C’est une technique contraignante, qui demande de la rigueur, moins de spontanéité, mais qui offre des résultats étonnants. C’était très stimulant et c’était aussi un travail d’équipe, on était tous autour de la machine à sérigraphie mais chaque dessinateur travaillait sur son propre univers.
Là, ça valait le coup, c’était vraiment une expérience, car c’était difficile d’anticiper ce que ça allait devenir. J’avais bien une petite idée, parce que je savais ce que je voulais plus ou moins obtenir. On avait fait un petit essai avec un bout de dessin, mais ça n’allait pas plus loin.
Faire une bande dessinée dans ces conditions, sachant que l’on imprime quatre planches en même temps et qu’elles ne sont pas forcément du même auteur, qu’on a très peu de temps, là, il n’y avait pas tellement de seconde chance possible. Il y avait vraiment quelque chose d’assez casse gueule et d’assez expérimental. J’avais déjà fait un peu de sérigraphie avant, donc je ne partais pas non plus de zéro.

G. : Et toi Jean-Marc, est-ce que tu as déjà participé à ce genre d’expérience ?

M. : Non, moi on ne me demande jamais rien. (rires) Je vais faire un petit truc dans le prochain Drozophile. Mais bon, ce ne sera pas un truc de recherche.

G. : Dans Henri, tu découpes énormément, que ce soit au niveau de la composition des cases, des angles … Il y a vraiment la liberté qu’offre la bande dessinée. Je ne lisais pas (A Suivre), ton album a vraiment été une révélation.

M. : Petit à petit je m’aperçois que j’ai toujours essayé d’être lisible, pour que la lecture soit très facile. Quand je relis, je trouve qu’il y a plein de trucs qui ne vont pas. Déjà dans le Psikopat, malgré l’aspect tordu ou ce qu’on veut, je faisais ça.
Mon problème, c’est que je suis assez bavard. Souvent dans le Psikopat j’avais des textes qui faisaient des kilomètres. J’ai fait un effort pour être simple au niveau de la narration, mais j’aime avoir du texte dans mes B.D. Enfin, je dis ça, mais dans le prochain Drozophile j’ai fait une histoire sans texte. Il y a des bulles mais ce n’est pas du texte, c’est des bulles avec des dessins dedans.

G. : On sent que tu peux faire ça. Dans Henri on sent que tu as déjà bien exploré toute une palette de ce qu’on peut faire en bande dessinée, que tu as un langage.

M. : Mais pour ça tu vois, je trouve qu’il faut lire Tintin. Je ne suis pas un fan, mais pour la narration je trouve que c’est impec. Pour raconter une histoire par l’image, c’est vraiment la grosse référence.

G. : Je pense que quelqu’un qui ne comprend pas le Français peut déjà comprendre tes histoires, il perdra forcément quelque chose, mais il pourra les lire.

M. : Oui, c’est le coté très théâtral. Il faut en faire plus.

G. : On pourrait parler d’« expressionnisme », c’est le troisième terme que l’on n’a pas employé après naturalisme et réalisme.

M. : Pour Henri j’ai tout fait de mémoire, il n’y a pas de documentation ou très peu. Je me suis inspiré, des fois, de quelques photos, pour des trucs personnels. Mais sinon ce n’est absolument pas réaliste au niveau des personnages, il n’y a pas spécialement d’époque.

J.B. : C’est vrai qu’Henri est un album intemporel.

M. : Oui, et puis le fait qu’il soit toujours en short, tu vois ? Et bien moi je n’étais absolument pas en short. Mais de toute façon, l’important ce n’était pas ça. C’était les histoires et la façon d’aborder certains problèmes, mais tout en ayant du recul. C’est des souvenirs avec vachement de recul. J’aurai pu, encore une fois, les faire dans un contexte larmoyant. Ah ! Le pauvre garçon ! Mais le souvenir que j’ai de moi est hyper vivant, toujours en train de courir. La pêche, quoi ! Et c’est ce que j’essaye de faire.

J.B. : Et tu l’as appelé Henri pour faire un jeu de mot avec ton nom ?

M. : Oui, c’est aussi bête que ça. Aux beaux-arts d’Epinal il y avait toujours certains crétins qui m’appelaient Henri, ça les faisait rigoler …
Le personnage c’est moi, mais il s’appelle Henri, donc ce n’est pas vraiment moi … C’est l’image que je veux bien montrer. Est-ce moi ? Sûrement pas. La preuve, cela touche plein de gens, donc c’est un peu tout le monde et c’est un peu personne.

G. : Maintenant que l’autobiographie est devenue un genre en bande dessinée, tu as envie de continuer dans cette voie-là ?

M. : Ce n’est pas de l’autobiographie, je persiste et signe. C’est vrai que c’est à la mode, mais à la limite, je trouve ça un peu chiant. En tant qu’auteur je trouve ça vachement important mais … c’est plus facile de raconter sa vie que des aventures incroyables …

G. : Pourrais-tu faire plus tard l’adolescence d’Henri ?

M. : Non, ça ne m’intéresse pas, par contre c’était plus de ce côté là avec un personnage du Psikopat, Youki un espèce de chien en short. Mais là, ce n’était pas dans les faits, plus dans le raisonnement.
Pour moi Henri a été un exutoire par rapport à mon enfance, c’est toujours la même question, la quête d’identité, et l’autobiographie permet de faire un travail sur soi tout simplement. Et puis l’on parle mieux de ce que l’on connaît.

J.B. : Pourrais-tu nous parler de ton travail pour le Psikopat ?

M. : Au départ, j’avais deux planches par mois dans le Psikopat. Très vite cela m’a un peu ennuyé, parce que c’était toujours deux planches, une chute, un gag à la fin. Par la suite Carali m’a demandé de faire des histoires plus longues, de 4 à 5 pages. Là, j’ai créé un petit personnage qui s’appelle Yuki, qui par rapport à Henri est plutôt l’adolescent qui se raconte plein d’histoires. Là, j’ai fait quelque chose qui se suit un peu plus, c’est plus ou moins heureux, le graphisme est différent, à la plume et au lavis.

J.B. : Tu feras un album de ces histoires ?

M. : Sûrement oui.[1] Mais j’ai également d’autres projets avec ce personnage. Tout ça paraît en bonne voie. Ce qui est marrant, c’est que quand je travaillais pour le Psikopat, il y avait plein de gens qui me demandaient si je n’avais pas de problèmes psychologiques.

G. : Ils prenaient ça au premier degré ?

M. : J’en ai bien peur, oui. Au début, j’en n’avais rien à faire, mais là, finalement, je me pose de plus en plus de questions : Va-t’il falloir souligner certains trucs ? Appuyer certaines choses ? Il faudrait peut-être mettre des éléments disant : «Eh ! C’est des conneries tout ça !.»
Au début, j’ai joué sur ce registre : Est-ce qu’il déconne ou pas ?. Mais ça fini par poser des problèmes avec certains lecteurs. Dans la musique, le rap, il y a aussi ce genre de problèmes. Enfin je ne sais pas si c’est un problème, c’est une réalité, quoi.
On a des messages à dire, et c’est là tout le problème de la lisibilité. C’est assez facile d’être à côté de la plaque finalement.

Bibliographie

Sylvain Victor
Les Deux Camions, Editions Paquet, 1997.
Six Récits, Editions Paquet, 1997. (récits paru entre mai 90 et janvier 93 dans (A Suivre)).
Carnaval, livre sérigraphié, Drozophile.
Le doute, Amok, collection Feu. (à paraitre en septembre)
Saint Valentin, in (A Suivre) n°137, juin 89, pp. 69 à 80.
Piano vole, in (A Suivre) n°145, février 90, pp.30 à 36.
Les couteaux, in (A Suivre) n°199, août 94, pp.105 à 114.
La petite souris, in (A Suivre) n°211, août 95, pp. 48 à 56.
Illustrations dans (A Suivre) n°150, 157, 161, 163, 165, 174, 177, 187, 196, 204, 207, 213 et 218.
Les ombres me fascinent, in Cheval Sans Tête (ancienne formule) n°5, mai 95, pp.31 à 35.
Woyzeck. Woyzecke, in Cheval Sans Tête n°1, janvier 1996, pp. 42 à 57.(épuisé)
La part du Diable, Drozophile n°2. (épuisé)

Mathis (incomplet)
Hey ! Vous avez pas vu le Père Noël ?, Editions Paquet, 1997.
Henri, chienne de vie, Editions Paquet, 1997. (récits paru entre avril 93 et juin 96 dans (A Suivre)).
Victor qui pète, texte de Dylan Pelot, Editions Paquet, 1997.
Le chien qui souriait à l’envers, illustration de Dylan Pelot, KidPOCKET.
Le roman de Youki, Editions Paquet, 1998.
Récits dans le Psikopat, 1992-1995 ( ?).
Illustrations dans (A Suivre) n°185, 189, 199, 205, 209, 212, 215 et 225.

Notes

  1. L’album vient de sortir. Il s’appelle Le Roman de Youki, Editions Paquet.
Entretien par & en avril 1998

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