Sur la piste du maître

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L’œuvre d’Alan Moore, comme tant d’autres, est hantée par une figure récurrente. Bonne ou mauvaise, selon le scénario, cette figure en est nécessairement son centre. Prenons l’œuvre de Tim Burton, par exemple, comme illustration, parmi les plus contemporaines, de cette écriture inlassablement nourrie par le même fantôme.
Chez ce dernier, les films tournent autour de la figure de « l’artiste ». Que ce soit le Joker, le Pingouin, Ed Wood, Edward aux mains d’argent, Jack l’épouvantail ou le menteur de Big Fish… ses héros sont des êtres évincés de la société à cause de leur anormalité. Mais en réponse, là est le réflexe pavlovien qui fait de l’anormal un artiste, ils vont redéfinir le monde selon leur propre point de vue. Le Joker veut faire sourire le peuple, le Pingouin veut créer un monde de pingouins, Jack veut transformer Noël en simili-Halloween, Ed Wood filme des travestis… etcaetera.
Or, ses multiples variations sous-tendent une constante, une composition qui confine à la définition. Ainsi, l’artiste chez Burton est nécessairement un être en souffrance, stigmatisé moralement voire le plus souvent physiquement. Pour le spectateur lecteur, obsédé par l’autre coté du miroir, une telle figure autorise le fantasme. Dans la plupart des cas, il imagine que cette créature est un double ou une projection qui permet, en toute innocence, d’en apprendre un peu plus. Et lorsqu’il s’agit de personnes aussi mystérieuses et secrètes que Burton ou Moore, le plaisir n’en est que plus grand.

Chez Alan Moore, ce n’est cependant pas une, mais deux figures qui polarisent l’écriture. D’un coté «le maître», de l’autre «le disciple», à défaut de trouver de terme plus précis. Pour remonter aux patrons d’origine, il faut revenir sur les deux piliers de son œuvre, les Watchmen et V for Vendetta. Ecrites l’une à la suite de l’autre, ces aventures sont composées en miroir, en ce sens qu’elles inscrivent le pile et le face des mêmes figures telles que Moore n’aura de cesse de les décliner dans ses œuvres suivantes.[1]

Le «maître» : les premiers patrons sont l’anarchiste anglais V, désireux de renverser la dictature dans V for Vendetta, et le milliardaire Ozymandias, planificateur de l’armageddon dans Watchmen. La première constante est évidente : tous deux ont soif de destruction. Il s’agit pour eux d’abattre un système pourrissant et esclavagiste. Or, ce désir singulier ne naît pas chez eux par hasard. Ce sont des être érudits, autodidactes et supérieurement intelligents. Un terreau de qualités particulièrement rare qui les distingue à jamais de la plèbe, docile, consentante et sous cultivée (plus ou moins à son corps défendant).
Cet entendement unique leur permet en outre d’entrevoir des signes uniques, grâce auxquels ils déchiffrent la société, ses entrailles, comme nul autre. Une dimension qui relève de l’ésotérisme, particulièrement centrale dans l’écriture de l’auteur. Or, nul ne l’ignore, tout talent a un prix, et pour contrepartie le maître se trouve contraint à l’isolement. Il s’agit pour lui de fuir l’incompréhension des médiocres, que ce soit sous terre pour V, replié dans sa bibliothèque cryptique, ou dans les cieux pour Ozymandias, étudiant la marche du monde depuis les hauteurs de son gratte-ciel de verre puis de sa forteresse polaire (le toit du monde).

Les premières variations du «disciple» sont Evey, jeune nymphe sauvée de la geôle par V, et Rorschach, héros masqué schizophrène et paranoïaque. Lorsque le récit commence, ces figures sont vierges. Evey ne s’est pas encore adonnée à la prostitution ; c’est donc une adolescente qui n’a pas encore pris part à la grande mascarade de la société. Quant à Rorschach, si lui est en âge d’être plein citoyen, il annonce dès la première page son refus de la loi. Tous deux nagent au milieu de la plèbe, mais ne sont pas encore corrompus. Proprement éduqués, ils seront bientôt enclins à faire une franche distinction entre ce qui est légal et ce qui est juste. Ne manque qu’une petite initiation pour leur permettre de s’ouvrir en grand, aux véritables possibles du monde.[2]

Voila alors à quoi s’attachent les livres ; ils transcrivent ce parcours initiatique du maître à l’élève. Un rituel aux étapes invariables qui suit dans une grande partie les préceptes de la Magie du Chaos, doctrine anglo-saxonne à laquelle adhère Alan Moore. En premier, il faut déprogrammer l’esprit du disciple, effacer des dernières barrières sociétales. Ensuite vient la phase d’éducation, qui consiste à le faire cheminer le long d’un sentier parsemé de cadavres jusqu’à la vérité.[3] Enfin, l’initiation achevée, c’est la fin de l’ouvrage et ne reste à l’élève qu’à accepter (Evey) ou refuser (Rorschach) les corollaires de la révélation : quitter l’humanisme désuet pour embrasser les principes des magiciens du chaos, à savoir la destruction de la société des complaisants pour en rétablir une meilleure.

Cette structure mise au jour, il ne parait pas délirant d’imaginer que le «maître» est une projection d’Alan Moore. L’amusant, et le plus rare, est que le lecteur a aussi sa place réservée sur l’échiquier, puisqu’il s’incarne dans la figure de l’élève. Dès lors, les pérégrinations du Docteur Gull et d’Abberline dans From Hell, ou l’initiation des Lost Girls, deviennent des mises en abîme vertigineuses qui méritent d’être réévaluées (commentateurs bienvenus).
Car pendant que le récit brosse l’éducation d’un personnage de fiction, son propos est d’éduquer une personne réelle. La sélection du disciple, alors, s’opère par l’attrait de ce dernier pour la lecture. Seul celui qui manipule encore des livres mérite l’initiation du dogmatique Moore aux mystères du monde. Un procédé qui atteint son apogée idéologique et formelle au cœur de la série The League of Extraordinary Gentlemen, et plus particulièrement dans l’ultime ouvrage qu’est le Black Dossier.

Notes

  1. Si cet texte a choisi de ne pas trop s’attarder sur ces échos et renvois entre V for Vendetta et les Watchmen, voici néanmoins quelques éléments qui ont surgi au cours de sa rédaction, et qui illustrent les effets de miroir mentionnés plus haut. Afin d’enrichir ou d’accompagner sur la voie vers l’illumination…
    Dans V for Vendetta, c’est le maître qui porte le masque, alors que dans Watchmen, c’est l’inverse. Or dans les deux cas, savoir ce que cache le masque semble être une obsession vaine dont il faut apprendre à se débarrasser.
    Dans V for Vendetta la révolution se fait avec le soutien du peuple (et correspond à une vraie rupture), dans Watchmen elle se fait contre (et s’opère au final dans une continuité).
    Le maître meurt pour la révolution dans V for Vendetta, alors que le disciple meurt contre dans Watchmen.
    Enfin (et c’est probablement dans cette opposition géographique que naît, plus ou moins consciemment, cette écriture en miroir), V for Vendetta se déroule en Angleterre (une dictature thatchérienne) et Watchmen aux USA (dans une démocratie MacCarthiste).
  2. S’il n’y a bien qu’un seul élève digne de recevoir l’enseignement, les livres de Moore témoignent de nombreux candidats possibles, rejettés soit car déjà trop corrompus (Finch dans V for Vendetta, par exemple), soit incapables de comprendre les principes du maitre (comme le cocher du Docteur Gull de From Hell).
  3. Le chemin parsemé de cadavres — comment déchiffrer ce motif qui, confusément, me semble digne d’attention ? L’événement est beaucoup trop récurrent et symbolique pour n’être qu’un gimmick vide de sens. Il est évident qu’Alan Moore a lu les ouvrages d’Aleister Crowley. Ainsi, on peut se demander dans quelle mesure ce motif s’inscrit dans une vision personnelle de l’initiation magique (laisser derrière soi une enveloppe charnelle qui ne soit pas forcément la sienne par exemple). Mais peut-être s’agit-il, également, d’apprendre au disciple le moyen d’abattre l’ordre social moderne, en reniant les bases mêmes de sa morale humaniste, à savoir le primat de la vie humaine sur les autres formes de valeurs. Plus idéologique que mystique, il s’agirait alors de défendre certaines philosophies révolutionnaires, nourries de plaidoyer contre la tolérance, de politique de la terreur, tel qu’elle fut, en France, portées par exemple par Robespierre, et defendu desormais par des philosophes comme Slavoj Žižek.
Dossier de en février 2008

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