Ambre

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Auteur aussi rare qu'exigeant, Ambre s'apprête à voir paraître en cette première moitié d'année un gros volume intitulé Strates, qui revient sur plus de dix ans de travaux. Depuis Chute, son premier ouvrage paru chez Six pieds sous terre, l'occasion de revenir sur son parcours et d'explorer ses interrogations. A vif.

Xavier Guilbert : Strates va sortir en Mars, et ça devrait être un gros bouquin. C’est une anthologie, ou une rétrospective ?

Ambre : Une rétrospective — puisqu’une anthologie, c’est un ensemble d’auteurs disparates. Là, c’est une rétrospective, ce sont des récits qui s’échelonnent sur une dizaine d’années — enfin, une dizaine … oui, une seule dizaine. Heureusement. Et c’est quelque chose de particulier pour moi, parce que c’est comme un bilan d’une certaine période. Et surtout un bilan d’un travail que j’ai fait en solitaire. Donc c’est assez intime, en fait. Comment dire ? L’aspect «pavé» est non proportionnel au … à l’aspect intime et secret qu’il représente pour moi.

Xavier Guilbert : Donc dans ce volume, on trouvera tout ce que tu as fait dans Hard Luck, on retrouvera Chute

Ambre : Alors donc, il y a le premier ouvrage que j’ai sorti chez Six pieds sous terre, ainsi que plein de petits récits qui sont, je pense, tombés dans l’oubli, des récits qui étaient dans Le Cheval sans Tête, dans ma revue Hard Luck — qui était tirée à cent exemplaires maximum. Donc c’est vrai que c’est assez important pour moi de voir ça réimprimé, et en même temps, je suis très détaché de ça, parce que le temps faisant, dans ces moments évoqués, c’est quelqu’un d’autre qui a créé, qui a dessiné, qui a raconté ces choses-là. C’est assez bizarre pour moi.

Xavier Guilbert : D’ où est venue l’idée du projet ?

Ambre : De Six pieds sous terre, de Jean-Philippe Garçon. Alors, depuis longtemps on pensait réimprimer Chute … en même temps, Jean-Philippe Garçon était toujours attaché à ces récits, en fait il a découvert mon travail par ces petits récits, dans des petites revues. Et d’après ce que j’ai compris, il voulait ressortir ça, donc c’était un peu l’occasion.

Xavier Guilbert : Et tu dis que c’est quelque chose qui est très loin, que tu as changé depuis. Tu parlais de bilan, un peu de tourner la page. Dans quelle mesure c’est effectivement un bilan, qui ouvrirait sur quelque chose de nouveau ?

Ambre : Alors je dis ça, mais c’est encore très flou. Je dis un bilan, parce que ça fait très longtemps que je n’ai pas fait quelque chose tout seul. Et en même temps, c’est très vrai, parce que … ça m’a frappé, là, au premier Janvier 2008 — autant j’y pense depuis quelques années, mais cette fois-là, c’était très précis, je me demandais vraiment si j’arrêtais la bande dessinée. Parce que c’est quelque chose de très possible pour moi, à partir du premier Janvier 2008, ça m’a frappé.

Xavier Guilbert : Des raisons particulières pour cela ?

Ambre : Plein de raisons … la plus importante étant que le nouveau projet qu’on essaye de faire avec David (Vandermeulen) n’a pas encore d’éditeur, et ça nous préoccupe beaucoup…[1] Et qu’en fait, le fait de travailler comme ça, juste pour moi, commençait à me poser des questions, de réelles questions. Et que je ne voulais surtout pas que ça me rende malade, je ne voulais plus faire ce travail très difficile.
Le travail en bande dessinée est très difficile, très compliqué … en terme de temps, moi j’y passe beaucoup de temps, beaucoup d’énergie. Comment dire ? c’est une partie de ma vie, quand même, qui est engloutie, dans ce travail-là . Et cette année, ça m’a frappé, je me suis dit : est-ce que je continue comme ça, est-ce que … est-ce que j’y mets autant de conviction, d’exigence … tout en sachant, que peut-être, aucun éditeur n’est prêt à comprendre ce travail-là.

Xavier Guilbert : Et le gros volume de Strates, c’est quelque chose dont tu espères qu’il va te redonner envie ? Tu parlais de choses qui avaient été tirées à très peu d’exemplaires, le fait de les revoir sur le papier, c’est quelque chose que tu appréhendes, ou que tu attends ?

Ambre : Non, je n’appréhende pas, hormis le fait que je pense qu’il y a certaines pages faibles, mais ça, ça fait partie de mon boulot, je ne vais surtout pas y retoucher. Donc je n’ai pas trop d’appréhension, elle est juste abstraite, voilà. Est-ce que telle page était vraiment bonne à réimprimer, ça je ne suis pas sûr … mais voilà, ce sera comme ça. Alors est-ce que ce sera un déclic pour moi pour refaire des choses tout seul, pour un nouveau départ, ça se peut, mais ça je ne peux pas le dire encore. Mais en tous cas, c’est un accouchement très doux, qui se fait sans douleur. Et en ça, c’est plutôt agréable.
Et … et puis le fait d’avoir fait ça, d’avoir fait tout ce travail qui ressort comme ça, dix ans après… c’est vrai que peut-être que je ne me rends pas compte de la chance que j’ai. Peu d’auteurs ont, je crois, cette chance-là d’avoir tout ce travail sur dix ans, tout ce travail très confidentiel qui ressort d’un seul coup, dans un gros volume qui n’est pas facile à éditer.

Xavier Guilbert : Tu as commencé en effet avec beaucoup de choses faites tout seul, comment tu en es venu à te tourner vers des collaborations ?

Ambre : Alors c’était … c’était souvent une histoire de rencontre à la base. Avec Lionel Tran, on s’est tourné autour en fait, pendant de nombreuses années. Moi, j’étais très impressionné par ses écrits. C’était vraiment une écriture qui me semblait correspondre à ce que je voulais dire, à une époque donnée. Et c’est vrai que naturellement, on s’est mis à travailler ensemble.
Et David, c’est un peu pareil. On s’est rencontrés dans ce milieu de la bande dessinée, on a tout de suite ressenti qu’on avait des valeurs communes … une culture commune. Une espèce de détachement sur … sur cette pratique de la bande dessinée, sur cette pratique éditoriale. Lui aussi a fait des bouquins tout seul, il a sorti des petites revues. En même temps, il était très détaché de ça, très … comment dire ? Il y croyait à moitié. C’est vrai qu’on s’est retrouvé là-dessus. Et les choses se sont faites naturellement.
Je pense que moi aussi, je cherchais à … j’ai une volonté délibérée de travailler avec des gens qui savent écrire. Lionel Tran est quand même un écrivain à la base. David a une pratique de l’écriture. Et je sais que moi, j’ai beaucoup … j’ai peut-être une exigence au niveau écriture qui est plus haute que moi, que ce que je peux faire. Et j’arrive à trouver avec eux une qualité d’écriture que je ne peux pas trouver tout seul. Donc je crois que c’est délibéré. Ce genre de rencontre ne s’est pas fait au hasard, à mon avis.

Xavier Guilbert : Tu parles de texte, et il y a dans ton travail un certain nombre d’adaptations. Et à nouveau, il y a un choix dans ces adaptations de textes qui ne sont pas si proches de la bande dessinée. Même si l’adaptation devient à la mode, mais on prend généralement de grands textes connus de tous. Prendre un texte comme Une trop bruyante solitude (de Bohumil Hrabal) ou le Faust de Goethe — ce sont des textes qui ne sont pas faciles, qui ont une certaine exigence, une thématique aussi. Pourquoi ces choix-là ?

Ambre : Ces choix ont été faits par les scénaristes, en fait. Lionel Tran — lui m’a proposé Hrabal. Et David m’a proposé Faust, parce que c’était un projet qu’il avait depuis longtemps. Il devait le faire tout seul, je crois. Alors je pense que ce ne sont pas des hasards que l’on me propose des choses comme ça … c’est peut-être parce qu’ils sentaient qu’on pouvait faire quelque chose, même d’un peu difficile, d’un peu exigeant, ensemble. Alors est-ce que j’attire ce genre de projet, ou est-ce que je suis — est-ce qu’ils savent que je suis suffisamment exigeant pour ne pas trahir ces écrivains quand même assez difficiles, qui demandent un travail quand même assez approfondi graphiquement, ça je ne sais pas.

Xavier Guilbert : Justement, ce que j’apprécie dans ton travail, c’est qu’il est très éloigné d’une conception plus standard de la bande dessinée, par rapport à d’autres. Je pense à David, par exemple, qui a commencé ouvertement à faire de la bande dessinée franco-belge traditionnelle. Quand j’ai découvert Chute, c’était un langage complètement nouveau, une manière très différente d’appréhender les choses.

Ambre : D’où ça vient ? (long silence) Non, j’ai travaillé avec des gens qui ne faisaient pas que de la bande dessinée. Donc des peintres. Donc des écrivains comme Lionel . Mais alors, d’où vient ce langage, comme ça, très tôt, qui était un peu atypique … je ne sais pas.
Je n’ai pas eu de culture classique en bande dessinée. Alors autant, j’ai lu des Tintin ou des trucs comme ça. Mais je lisais en même temps des romans. Je me souviens de mon premier livre, qui était quand même un Prévert, qui était illustré par un illustrateur très … qui était très noir, très particulier.
Alors je pense que là, il y a des bases. Des bases de, je ne sais pas, une espèce de langage un peu difficile. Je me souviens très bien de mes premiers livres, je ne comprenais rien. Je lisais franchement des choses qui me dépassaient. Et je crois que je suis resté dans cette espèce de … de recherche, de quelque chose qui est au-dessus de moi. Comment dire ? Quelque chose avec des zones d’ombres, quelque chose qui ne s’appréhende pas facilement. Quelque chose qu’on n’est pas encore prêt à appréhender, et on fait tout pour essayer.

Xavier Guilbert : C’est vraiment le souvenir que je garde de Chute, ce côté de faire passer beaucoup de choses par le non-dit, par l’ambiance…

Ambre : Alors ça doit venir aussi de mon tempérament. C’est peut-être pour ça que j’ai eu une écriture particulière dès le départ, parce que je crois que je n’étais pas … d’une manière très très honnête, très personnelle et très intime, et du coup, rien que le fait de l’imprimer était presque incongru pour moi.
Je pense que j’ai eu une enfance assez solitaire et assez … assez renfermée, sans que ce soit du tout douloureux, hein. Parce que c’était ma nature. Au niveau familial, je n’ai pas connu de grande famille avec des réunions à n’en plus finir. Donc je pense que ce … comment dire ? cet espèce de quant-à-soi …

Xavier Guilbert : De réserve ?

Ambre : Oui, de réserve, de pudeur, oui — transparaissait du coup, d’une manière, je pense, explosive, dans les premières pages que j’aie pu faire. (rires)

Xavier Guilbert : Tu parlais de travail avec des peintres, moi ce qui me marque dans Chute ou dans le Faust, c’est ton rapport à la matière. Et il y a deux auteurs que je trouve assez proches, c’est tout d’abord Martin Tom Dieck, avec également son Salut Deleuze en collaboration avec Jens Balzer qui emmène aussi la bande dessinée vers des territoires inhabituels. Et puis aussi Vincent Fortemps qui était chez FRMK. Tous les deux ont, je trouve, un rapport à la matière qui se trouve à des lieux de ce qu’on trouve dans la bande dessinée traditionnelle. Ce sont des associations qui sont farfelues pour toi ?

Ambre : Non, ce ne sont pas des associations farfelues, mais — alors, c’est un paradoxe, mais ce sont justement deux auteurs que je n’ai pas lus, je crois. Que ce soit de l’un ou de l’autre, il me semble que je n’ai lu aucun ouvrage en entier. Alors je pense qu’on peut l’expliquer par le fait, peut-être, que c’est très proche. (rire) Et que c’est souvent plus gênant, pour … gênant, c’est peut-être un mot un peu fort. Mais souvent, ça empêche d’aller à la rencontre de ce genre d’ouvrage, qui va refléter ses préoccupations.
Alors c’est rigolo, parce que j’ai lu une phrase de Thomas Mann, là-dessus, qui était à chaque fois très gêné de recevoir une lettre d’un écrivain-collègue qui lui disait «oui, nous sommes dans la même recherche, nous sommes très proches». Et lui, ça le mettait dans des doutes, dans de très grands doutes, rien que le fait de ne pas se sentir seul dans cette recherche. De savoir qu’il y a d’autres gens dans la même problématique, alors que ça devrait être encourageant, au contraire.

Xavier Guilbert : C’est une démarche personnelle, c’est très intime…

Ambre : Oui, voilà. C’est vrai que du coup, on se tourne vers des gens qui ont — pas une démarche antinomique, mais presque. C’est comme David, moi, je l’ai connu à l’époque où il faisait ses agrumes, mais ça n’a pas empêché que justement, il y ait, au-delà des apparences, des accroches. Mais Lionel, c’est pareil. Lui, il avait une écriture très agressive, et une approche de la communication très ostentatoire, très froide. Ce qui était un peu le contraire de ce que je faisais à l’époque. Et c’est là, je crois, qu’on peut se rencontrer, sur des voies complètement antinomiques, et c’est là, je pense, qu’il y a un travail à faire ensemble.

Xavier Guilbert : Pour revenir à ton rapport à la matière, tu es passé à la couleur dans Faust, et même dans le Journal d’un Loser, il y avait une matière colorée. Par rapport à un travail qui est plus en gravure, plus proche de la plume.

Ambre : Oui. Alors j’ai beaucoup fait de peinture à une époque, donc j’ai eu du coup une approche de la matière en graphisme. Et c’est vrai que dès le départ, j’ai … Alors peut-être que je me suis caché derrière une technique picturale, pour dire les choses, pour montrer les choses. Mais c’était vraiment, je pense, une recherche de richesse. Et peut-être aussi un — comment dire, j’essaie de trouver le mot. Une réaction, contre beaucoup de choses, à l’époque, qui me semblaient très froides en bande dessinée, très calculées. C’était peut-être aussi le début du numérique, à cette époque. J’étais fortement influencé par des peintres comme Rembrandt, des recherches presque métaphysiques sur la lumière, sur la matière. Sur aussi, des antinomies, dans le dessin. Comment faire du lumineux, avec du sombre, et vice-versa.

Xavier Guilbert : Ça ressort beaucoup dans Une trop bruyante solitude, je trouve, ce travail sur la lumière. Un travail qui n’est plus du clair-obscur, mais de «l’ébloui-obscur», des recherches de contraste.

Ambre : Oui, la recherche de contraste. C’est presque pour moi métaphysique. C’est presque religieux. A chaque dessin, il faut qu’il y ait un départ, qu’il y ait un moment où je me perds, où je ne sais plus où je vais. Un moment de saturation, aussi, un moment où j’arrive à sortir de ça, à trouver une lumière. Mais c’est aussi une recherche dans le monde d’aujourd’hui, donc ça passe par des choses que Rembrandt ne connaissait pas. Enfin, ce n’est pas pour me mettre sur le même niveau, quoi. Mais comment dire ? J’ai cette culture picturale, on ne peut plus faire ça aujourd’hui. Donc j’essaie de travailler sur l’idée d’éblouissement. On est aussi dans une acculturation d’image, on ne sait plus trop ce qu’on voit, on ne sait plus ce qu’on montre. Alors que pour moi, c’est une affaire très sérieuse, l’image est très … c’est quelque chose d’important pour moi.

Xavier Guilbert : C’est intéressant que tu parles de cette recherche de l’image, alors que tu dis toi-même être moins à l’aise avec l’écrit. Est-ce que justement, le fait de travailler avec les textes d’autres te permet de te libérer pour encore plus pousser dans cette recherche-là ?

Ambre : Oui, je crois, oui. Oui, parce qu’il me semble qu’il y avait une interférence entre … c’est tout le problème de la bande dessinée, on est au cœur de ce qu’est la bande dessinée. Il y a deux éléments incompatibles qui se rencontrent. Et pour moi, ces deux éléments créaient des problèmes. Souvent, je finissais par un récit muet, parce que comme ça, j’arrivais à m’en sortir. En travaillant avec un écrivain, j’arrive à me concentrer sur ma problématique de l’image, avec une ossature qui fait que toutes ces images disent quelque chose, et vivent aussi à travers un texte qui est quand même, qui est pour moi quelque chose d’important. Le mot fait aussi partie de ma culture, et de ma recherche par l’image, justement.

Xavier Guilbert : Ce qui fait que le récit muet n’était pas pour toi une solution satisfaisante ?

Ambre : C’est presque un échec, pour moi. A partir du moment où … oui, c’est presque, comment expliquer ça ? Quelque chose d’inabouti. Alors après, c’est là où c’est intéressant aussi. Je trouve qu’un récit raté est très intéressant pour moi.
Je suis tombé récemment sur une critique d’un livre de David, sur son Fritz Haber, justement. Et le journaliste disait que ce livre était «presque un sans-faute». Et je trouve ça assez terrifiant, qu’on puisse, comme ça … l’idée même qu’un livre puisse être un sans-faute, un dix sur dix. C’est quelque chose de malade, pour moi, d’ahurissant.
Moi ce qui m’intéresse, dans les livres, dans les peintures et dans les films, c’est quand on sent qu’il y a quelque chose de raté. Comment dire ? que la volonté de la personne n’arrive pas à passer dans l’objet final. Et moi, c’est ce qui me réconforte dans ces moyens d’expressions.

Xavier Guilbert : Il y aurait une sorte d’inquiétude, d’angoisse dans ce que tu produis ?

Ambre : Non non. C’est très étrange, j’ai … j’ai des relations très ambivalentes avec ce que je fais, j’ai des relations à la fois très détachées, et à la fois un peu à vif, oui. A partir du moment où c’est imprimé, ça fait du bien quand même. C’est quelque chose qui se détache, comme une peau morte. Mais il y a des fois où des réflexions peuvent être très difficiles pour moi, après coup souvent. Des choses m’ont blessé, oui.
Après … c’est peut-être pour ça que je suis en train de me poser beaucoup des questions sur ce que je fais en ce moment. Sur cette pratique qui est peut-être trop … trop personnelle. Mais voilà, j’ai envie d’arrêter là, parce c’est vrai qu’après ça risque de devenir trop intime.

Xavier Guilbert : C’est marquant que tu parles de cette envie d’arrêter. Parce que tu as commencé par de l’auto-publication, tu as créé Terres Noires, à nouveau une tentative d’édition. Donc il y a cette envie de faire, qui demande une certaine foi, une certaine envie d’aller de l’avant.
Alors est-ce que c’est parce que ton projet en cours te pèse, ou que l’achèvement est difficile, et qu’une fois que ce sera terminé, tu auras envie de repartir ? Ce sont des phases dans lesquelles tu passes régulièrement, ou y a-t’il une véritable réalisation au premier Janvier 2008 ?

Ambre : Alors, je pense que c’est une phase logique. Je crois que tout le monde connaît ça. C’est la phase du milieu du projet. Si c’est un livre, c’est au milieu du livre. Donc ça, c’est tout-à-fait normal. Mais je crois aussi, que je prends en compte que tout ce que je fais n’est peut-être pas … n’a peut-être pas sa place en bande dessinée.

Xavier Guilbert : Pourquoi tu … ?

Ambre : Je pense à ça, quand je vais dans une librairie, quand je regarde les livres, quand je discute avec des gens de bande dessinée, pourquoi ils lisent de la bande dessinée. Plus ça va, plus je me dis — tiens, qu’est-ce que je fais là ? (long silence) C’est… c’est sincère, hein.

Xavier Guilbert : J’arrive à comprendre, par rapport à une grosse partie de la production de bande dessinée, qu’on trouve dans les grosses librairies et les supermarchés. Mais quand tu as rencontré les gens de Six pieds sous terre, il y avait quand même la volonté de défendre une autre vision de la bande dessinée, non ?

Ambre : Ils ne représentent qu’un grain de sable, dans le milieu de la bande dessinée. Alors tu n’es pas sans savoir qu’ils ont eu beaucoup de problèmes, que ce soit financiers ou autres. Et que chaque année, moi je me demande s’ils vont survivre. Et que même l’ensemble des éditeurs indépendants n’est qu’une minorité dans ce milieu-là.

Xavier Guilbert : C’est quelque chose qui te préoccupe.

Ambre : Oui, c’est quelque chose qui me préoccupe beaucoup. Et d’autant plus en ce moment, où il y a un nombre de sorties hallucinant, qui est inédit dans l’histoire de l’édition. Et je me demande pourquoi… parce que ce que je fais est très difficile à vendre, etc. Donc d’abord pour ça. Et d’autre part, parce qu’il y a de plus en plus de livres. Ces deux aspects me disent, pourquoi continuer ? Pourquoi rajouter, déjà, un livre de plus à cette montagne annuelle de sorties ? D’autant plus si c’est un livre très difficile à vendre.

Xavier Guilbert : Et si on pose la question de l’importance du livre ?

Ambre : Et de la diversité de l’édition, des choses comme ça ? Ce sont des choses qui me laissent de plus en plus … je suis de plus en plus détaché de ça, en fait.

Xavier Guilbert : Si tu arrêtais de faire de la bande dessinée, ce serait pour faire quoi ?

Ambre : Ah, ce serait pour faire autre chose. Je … je ne peux pas ne rien faire. Je ferais de la musique, de la peinture, ou retaper une maison, enfin, quelque chose. (silence) Alors, il y a aussi un deuxième aspect, parce que là je parle d’un seul aspect. Il y a aussi le fait que l’édition connaît un bouleversement qui est énorme, qui est comparable… qui est aussi important que l’invention de l’imprimerie. En tout cas, un grand changement, avec l’apparition du numérique. Et le changement total des pratiques culturelles des gens. Et ça, c’est un deuxième aspect qui me fait me poser beaucoup de questions.

Xavier Guilbert : Ce qui ne t’empêche pas de tenir une sorte de blog.

Ambre : Oui, un site qui existe depuis … depuis 1999 ou 2000. Et c’est vrai que j’ai une espèce de journal, qui est très — qui n’est pas du tout quotidien, qui est très étiré dans le temps. Mais oui, ça m’intéresse beaucoup. C’est comme un … un journal, quelque chose qui me tient, qui m’oblige à rendre compte de mon travail. Qui m’oblige à dire où j’en suis, d’une part, et qui m’oblige à laisser tout ce que j’ai fait en ligne, comme une espèce de dépôt, de bibliothèque. Voilà ce que j’ai fait, ça existe. J’essaie de maintenir cela en vie.

Xavier Guilbert : Pour en revenir à Strates, ça relève de la même idée ? Tu parlais de bilan …

Ambre : (riant) De dépôt de bilan…

Xavier Guilbert : Non, le mot est malheureux. Mais c’est bien de laisser une trace, d’avoir une sorte de validation, l’imprimé, l’écrit, c’est important pour toi ?

Ambre : Ah oui, c’est très important. C’est ma culture. C’est rigolo, parce que plus on se tourne vers le numérique, et moi-même, je travaille de plus en plus sur écran, je fais des recherches sur Internet, je trouve des documentations que je n’aurais jamais pu trouver avant. Plus on va vers cela, et plus je m’entoure de livres. Alors ce n’est pas du tout fétichiste, plus les livres sont vieux et tous pourris, plus ça m’intéresse. Du coup, si ils tombent par terre, je m’en fiche, je n’ai pas cet… je pense qu’avant, j’avais cet espèce de goût de la belle ouvrage, je ne voulais pas que ce soit corné ou qu’une tasse de café se renverse dessus. Là, bizarrement, plus ça va, plus je m’entoure d’eux, des livres, mais d’une manière complètement désintéressée, c’est très étrange.

Xavier Guilbert : C’est là que tu rejoins Une trop bruyante solitude

Ambre : Oui, alors ce n’est pas à ce niveau-là, mais … ma culture du livre, comme je pense qu’elle est menacée, j’ai envie de m’occuper d’elle. Alors je ne sais pas pourquoi je fais ça, si c’est pour ensuite la garder quelque part, la léguer … je ne sais pas à qui, parce que je n’ai pas d’enfant. Je crois plutôt que j’ai envie de travailler avec cette culture que j’ai depuis longtemps. Et c’est vrai que plus ça va, plus je travaille d’après des livres. Et même si c’est sur Internet, c’est sur des traces de livres, des gravures.

Xavier Guilbert : Justement, pour tes adaptations, tu prends Hrabal qui est XXe siecle, Faust c’est le XIXe, actuellement tu travailles avec des gravures du XVIe … c’est une démarche du même genre aussi, vers la mémoire ?

Ambre : Alors, ce n’est pas du tout conscient. Je le disais tout à l’heure, ce sont des projets de scénaristes. Mais oui oui, c’est étrange, c’est comme si je m’enfonçais dans le temps. Ça me fait penser au musée gallo-romain qui est à Lyon — parce que je vis à Lyon en ce moment — qui est fabriqué comme une sorte de puits temporel, plus on descend dans les étages, plus on remonte le temps en fait.

Xavier Guilbert : Pour boucler la boucle et revenir à Strates, le fait de te retrouver de nouveau confronté à cette matière plus ancienne et pourtant plus actuelle, ça met en perspective ?

Ambre : Oui, il y a ces deux aspects. À la fois, c’est une autre personne, et à la fois, tout est en germe. Je retrouve des tics — alors ça, c’est négatif — mais aussi une problématique qui était déjà là, et ça c’est plutôt — pas encourageant, je ne dirais pas ça, mais rassurant, disons. De toute façon, je crois qu’un écrivain ou un dessinateur ne parle que de deux-trois choses dans la vie, et ne parlera que de ça. Et c’est tant mieux, parce qu’il faut creuser ça. Mais je suis convaincu qu’il y a vraiment qu’un ou deux thèmes par individu, et c’est comme ça.

[Entretien réalisé à Angoulême, le 25 Janvier 2008.]

Notes

  1. Finalement, le «Projet A» (qui s’intitulerait peut-être, d’ailleurs, «La passion de Joss Fritz») sera publié par Six pieds sous terre courant 2009.
Site officiel de Ambre
Entretien par en février 2008

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