David Vandermeulen

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Alors que sort bientôt chez Delcourt le second tome de Fritz Haber, retour avec David Vandermeulen sur son parcours en grand-écart – depuis l'auto-édition avec des légumes qui parlent, jusqu'à son magnum opus historique. Faussement désabusé.

Xavier Guilbert : Je trouvais intéressant de te poser la question de savoir comment tu étais passé des légumes au Faust de Goethe et à Fritz Haber. D’autant plus qu’on avait suivi un peu ton parcours au moment où tu avais failli aller chez Dargaud …

David Vandermeulen : Donc, c’est mon côté schizophrène qui t’intéresse, si je comprends bien ?

Xavier Guilbert : Oui dans le sens où — est-ce que des choses comme Triphasé, ce sont des choses que tu aurais envie de refaire, ou est-ce que c’est complètement derrière toi ? Comme une sorte d’apprentissage du métier ?

David Vandermeulen : Oui, c’était à la base, ça. Mais enfin je dis oui maintenant, mais à l’époque j’ai fait ça en réelle innocence. C’était un moment où j’aimais réellement la bande dessinée. Et puis les années venant, je me suis de moins en moins … ma relation avec ce milieu s’est modifiée, et j’ai été de moins en moins innocent, naïf, ou enthousiaste, tu vois ? Un enthousiasme qui s’est amoindri.
Et donc c’est vrai qu’au début, le but de faire des petits livres comme ça moi-même, les Triphasé, les mini-collections, mes éditions ©landestine books, j’ai fait ça dans le but de connaître ce milieu, en fait. Je ne connaissais rien à ce milieu, et c’était l’occasion de faire de la production, de la création, de la diffusion, et jouer le rôle d’attaché de presse, de connaître tous les … en faisant de la « small press », je ne sais pas très bien comment dire, ou du fanzinat, quelque chose de très enthousiaste pour connaître ce milieu, et pas du tout dans le but d’aller chez Dargaud plus tard. Il n’y avait pas cette fin. Je ne me suis jamais considéré comme un professionnel à cette époque-là, maintenant je suis professionnel, mais ce sont les circonstances qui m’y ont amené, et parce que je ne sais pas faire grand’chose d’autre, et puis voilà.
Je ne fais pas ce métier avec passion, en fait. Ma passion est tout à fait éteinte, ce qui ne m’empêche pas de passer beaucoup de temps à faire mes travaux, de m’y appliquer très correctement, mais si demain on me donne cinquante millions d’euros, je m’arrête, tu vois ? Enfin bon, je vais finir mon Fritz Haber, quand même, parce que c’est un sujet qui m’intéresse et je le ferai pas cent ans, mais si on me donne des sous, je m’arrête, quoi. Ou si tu me proposes un autre métier rigolo, qui me plait, j’y vais. Enfin, pas contraignant.
C’est ça en fait, c’est le truc de travailler chez soi — moi j’ai jamais travaillé de ma vie. Donc je ne sais pas ce que c’est un patron, et je veux pas le savoir. Donc tu me proposes un métier rigolo où il y a pas de patron, ben je veux bien. Et puis bien payé, évidemment. L’appât du gain, évidemment. Je suis un pragmatique, (rire) je suis un garçon qui s’adapte bien à son époque.

Mais c’est vrai qu’à l’époque j’étais véritablement enthousiaste de faire mes petits comics et de découvrir le milieu. Par exemple, mes deux premiers Angoulême, j’étais excité comme une petite puce, quoi. Je découvrais tout le monde, j’ai découvert tout ce qu’était la scène indé, underground, je trouvais tout ça formidable, et puis au fil des années, j’ai vu un petit peu ce qui se passait derrière, et puis finalement, tous ces gens, chacun défend son os, finalement. Et j’étais un petit peu … très idéaliste. En pensant vraiment que puisqu’il y avait une scène en marge, il devait y avoir des idées sympathiques derrière. Et puis finalement tu vois que tous ces gens sont dans le tube aussi, finalement. Et donc voilà.
Alors, si je continue … je pourrais peut-être pourquoi pas refaire un Agrum, si j’avais le temps et … mais c’est vrai que pour le moment, je m’intéresse à d’autres choses et donc on me permet de vivoter avec les projets que j’ai mis en place, donc je les termine. C’est vrai que Fritz Haber c’est un travail de huit cents pages, y a chèque qu’on me promet séduisant, donc je continue ça, évidemment. Je l’ai programmé sur dix ans, mais je ne me suis pas dit : « ah, il faut que je trouve un plan pour m’occuper sur dix ans ». Ce ne sont que des circonstances, des hasards, et je ne suis pas du tout carriériste. Je pourrais par exemple, tout à fait — je pense souvent que Fritz Haber, c’est la première fois que j’ai un travail qui englobe tout ce dont j’ai envie de parler. Toutes mes préoccupations, qu’elles soient historiques, esthétiques, tout est là-dedans, et je me dis qu’après ça, j’arrête et puis salut, quoi.
Je n’ai aucun compte à rendre aux gens. Oui, le seul truc auquel je pense, c’est que je fais un truc et je m’y tiens. Mon Fritz Haber est en plusieurs tomes, et je vais pas partir quinze ans au Venezuela et revenir faire mon tome 2, ce serait insultant pour les gens qui m’ont acheté, et j’ai encore une éducation judéo-chrétienne quand même un peu présente pour me dire qu’il faut penser à ces gens qui ont acheté mon livre. Ce qui est complètement idiot, mais …

Xavier Guilbert : Donc tu aurais perdu les illusions de la jeunesse, si je peux dire, mais tu as encore des envies, non ? Parce que Fritz Haber, en tant que projet …

David Vandermeulen : Oui, Fritz Haber, « ça m’excite à donf », tu vois, pour parler jeune. Enfin, si les jeunes parlent encore comme ça, parce que les langages évoluent, évidemment. Donc, oui, c’est un projet qui m’enthousiasme vraiment énormément. Mais pas la bande dessinée en tant que telle. D’ailleurs, pour moi ça ne relève pas forcément de la bande dessinée. Tu pourrais me dire, « Fritz Haber c’est du roman-photo », oh oui, si tu veux …

Xavier Guilbert : Donc un décalage entre la bande dessinée en tant que medium d’expression, et la bande dessinée …

David Vandermeulen : … en tant que milieu économique, on va dire.

Xavier Guilbert : Ce qui fait que tu te retrouves à chercher à dire ce que tu veux dire toi, sans forcément chercher à changer le monde de la bande dessinée, si tant est qu’il en existe un.

David Vandermeulen : Oui, c’est ça. Je ne me battrai jamais pour ce milieu.

Xavier Guilbert : Et pour Fritz Haber ?

David Vandermeulen : Pour Fritz Haber, oui. Euh… Oui, enfin, c’est à dire, je ne suis pas prêt à faire des concessions, je n’en sais rien. Si je suis prêt à dormir sous les ponts pour terminer Fritz Haber, je n’en sais rien.

Xavier Guilbert : Ce que je trouve intéressant, dans cette évolution et la perte de l’innocence, c’est également la manière dont ton style a évolué, depuis le début et un trait très inspiré de l’école de Marcinelle, jusqu’à quelque chose qui est très éloigné de l’image habituelle de la bande dessinée, avec des lavis. On sent un gros parcours vis-à-vis de la narration …

David Vandermeulen : Oui, mais ça c’est parce que ce qui s’est passé, c’est que je dessinais chez moi tout seul, je savais dessiner comme dans Fritz Haber à dix-huit ans.

Xavier Guilbert : D’ailleurs, je me souviens d’un mini-comics avec la même approche graphique, que tu avais fait …

David Vandermeulen : Oui, avec Xavier Löwenthal.

Xavier Guilbert : Oui, tout à fait, donc c’était quelque chose qui était présent avant.

David Vandermeulen : Oui, mais c’était plus tard, c’était en 99. Mais effectivement, je dessinais — j’étais en académie, et j’ai fait de la gravure, de la peinture, j’avais une base classique. Et donc je n’ai pas — ce n’est pas comme Trondheim qui a apris à dessiner en dessinant ses Carottes, quoi, moi je savais dessiner et je suis venu résolument en faisant du minimalisme, parce que c’était le seul truc qui m’intéressait.
Parce que moi, j’ai découvert la bande dessinée quand j’étais assez jeune. Quand j’avais dix-neuf, vingt ans, j’avais mauvais goût …

Xavier Guilbert : On a toujours mauvais goût à cet âge-là.

David Vandermeulen : Oui, voilà. Et j’ai eu une très mauvaise … j’étais très immature au niveau esthétique à dix-neuf, vingt ans en bande dessinée. Et donc oui, j’aimais bien des trucs comme les vieux Peyo, les trucs comme ça, Marcinelle comme tu dis — Franquin, Tilleux, tous ces machins. (Post-entretien, David précise : cette phrase m’embarasse, on pourrait croire que je trouve Franquin, Peyo et Tilleux nuls, ce qui est absolument faux : les choses de mauvais goût, je pensais à de la mauvaise SF…) Et j’ai essayé de, je faisais des travaux, ça n’a pas marché. Je me suis présenté une fois dans ma vie, chez Dargaud Bénélux. Et j’ai été reçu comme un … comme un mendiant, c’était horrible, et je me suis dit « plus jamais, allez vous faire foutre ». Et pendant sept ans, j’ai plus jamais touché un crayon, et je me suis dit « c’est pas pour moi », alors j’ai fait autre chose, j’ai fait de la musique avec des copains, j’ai ouvert un bar à Bruxelles.
Et j’ai découvert la bande dessinée un petit peu indé assez tard, en 1995, avec deux rencontres importantes. D’abord, les planches de Lewis Trondheim — j’ai trouvé ça … voilà un mec qui dessine sur du papier machine, il faut pas sacraliser la planche et avoir du 150g. Parce que pour moi, comme un con, il fallait calculer les … les espaces inter-iconiques, il fallait que ce soit tant de millimètres par là, c’était complètement con. Mais ça c’était parce que j’étais tout seul dans mon coin …

Xavier Guilbert : Et peut-être aussi la formation Beaux-Arts ?

David Vandermeulen : Oui, parce que la formation Beaux-Arts, la bande dessinée était totalement proscrite, on ne pouvait pas parler bande dessinée aux Beaux-Arts où j’étais. Donc j’ai eu aucun — comment dire ? — aucun cours de bande dessinée de ma vue. Et quand j’ai vu Trondheim, je me suis dit — putain, ce mec il s’amuse. On voit que ce gars s’amuse, et il n’y a aucune souffrance. Parce que c’est ça, pour moi bande dessinée égalait souffrance quoi. Putain, mais il y a moyen de faire ce qu’on veut, je pensais pas en faire un métier, mais il y a moyen de faire de la bande dessinée sans souffrir. Et voilà, je suis parti en faisant du minimalisme.
Et en même temps, la seconde rencontre à la même date, 96, 97, je ne sais plus — j’ai rencontré Aristophane, qui a fait Les Contes Démoniaques. Et je l’ai rencontré, on a discuté toute une journée, j’étais complètement fasciné par ses travaux et tu vois, c’étaient les deux trucs que j’aimais bien, quand je me suis dit — tiens, je vais de nouveau acheter des livres de bande dessinée. C’était un petit comix chez Cornélius

Xavier Guilbert : Les Approximative Continuum Comix

David Vandermeulen : Oui, voilà, c’est ça. Alors j’ai adoré les objets. Et puis Les Contes Démoniaques et son livre publié chez Amok. Et ça, ça m’a vraiment enthousiasmé. Et puis alors, j’ai intégré, j’ai rencontré les gens de Brain Produk, LE petit groupe de fanzinat en Belgique à cette époque-là, et … et j’ai été très séduit par ces gens-là, qui faisaient des trucs abominablement moches. Et je me suis dit, je vais faire ça aussi, je vais faire des trucs moches, des trucs riquiqui, du jetable, du futile.
D’où, aucun propos. On est dans le futile, on fait des trucs « à la cool », et tous mes trucs parlaient de l’inanité. Essayons de faire des trucs qui parlent du vide, quoi.

Xavier Guilbert : Comme avec L’aubaine, qui se termine par seize pages où les légumes attendent la fin du livre par respect pour le lecteur …

David Vandermeulen : Voilà. C’est ça, exactement. C’est absolument la seule vraie question que tu peux trouver dans ce genre de travail, et c’est pas une question qui pèse bien lourd, je le concède. Mais oui, ça m’amusait. Et donc, petit à petit, est venue après une envie d’oser travailler, de mettre en place un travail qui ne serait pas humoristique. Et donc j’ai mis très longtemps à oser le faire. J’ai continué à faire des petits bouquins, des trucs rigolos, et pendant ce temps, je réfléchissais, à me demander comment je pouvais parler de mes préoccupations premières et comment je pouvais les mettre là-dedans, dans un comic. Et boum, l’histoire de Fritz Haber m’est tombée dans l’oreille, et j’ai trouvé que c’était LE sujet qui m’attendait, et qui correspondait exactement à ce j’avais envie de développer.

Xavier Guilbert : C’est arrivé au bon moment …

David Vandermeulen : Oui, c’est arrivé exactement au bon moment, c’est presque magique. Et donc maintenant j’ai passé le cap de faire des livres sérieux, entre guillemets, et pour le moment c’est là où je trouve mon enthousiasme. Mais bon, ça ne veut pas dire que je suis devenu un garçon qui ne sait plus rire évidemment.
En même temps, je me dis que ça peut être un peu déroutant de faire un Agrum maintenant, entre deux Fritz Haber, est-ce que ça serait compris ? Parce que je pense que les gens qui m’ont connu au début et qui ont vu mon travail, c’est souvent très accepté en général. Mais je pense que les gens qui ne connaissent que Fritz Haber — parce qu’il faut dire que mon autre travail est plus underground, et même a disparu. Quand tu parles de L’aubaine et tout ça, moi je n’en ai même pas et je n’ai plus les originaux. C’étaient vraiment des trucs difficiles à trouver et ça sera jamais réédité. C’était fait pertinemment pour que ce soit éphémère et si ça devient culte, tant pis pour vous. Donc voilà, j’ai perdu mon fil …
Ah oui, donc à mon avis, le truc inverse serait … grâce à Fritz Haber, j’ai rencontré des gens tout à fait extraordinaires, des pointures dans plein de domaines, des spécialistes à un niveau international, des historiens, des philosophes, des machins. Moi, mon plus gros diplôme personnel, si je dois me présenter au chômage, c’est mon diplôme de Sixième Primaire, donc en Belgique ça correspond à … enfin, c’est pas le diplôme qu’il faut pour ça. Je suis un pur autodidacte. Donc le milieu universitaire pour moi, ce sont des martiens, je n’y connais rien. Et quand les grands universitaires, les grands professeurs viennent chez moi et me disent « c’est formidable, je voudrais faire un truc avec vous » — je suis complètement décontenancé, et j’ai tendance à me sentir tout petit, tu vois, et à être très impressionné par ces gens-là.
Et je sais qu’il y en a deux-trois avec qui j’ai essayé de leur montrer en rigolant ce que je faisais avant, et ça a forcément décontenancé, et je voyais bien que — ça va pas aller, on va passer à autre chose, et j’ai changé vite de sujet. Et je trouve ça normal, c’est normal.

Xavier Guilbert : C’est vrai que les gens ont certaines attentes vis-à-vis d’un auteur, et ont du mal à accepter qu’il puisse y avoir des choses très différentes. Mais ça fait partie d’un parcours …

David Vandermeulen : Et c’est un parcours qui n’aurait aucun sens s’il était fait à l’envers. Je fais Fritz Haber et je termine en faisant des patates qui parlent, tout le monde va me prendre pour un nul, quoi.

Xavier Guilbert : Conceptuellement, ça pourrait faire sens, pourtant.

David Vandermeulen : (rire) Oui, mais j’ai pas envie de passer pour une bête curieuse. Il faut quand même rendre plus ou moins une image cohérente. Mais je pense — enfin, je ne sais pas, je pourrais peut-être … mais me lancer de nouveau purement dans le fanzinat, à faire mes petits machins moi-même avec ma plieuse, mon sac à dos, aller à Paris pour aller au Regard Moderne, non, je ne peux plus faire évidemment.
Parce que c’est un truc que tu fais quand tu es dans un état social, quand t’as vingt ans. Et quand t’approches de la quarantaine, je crois que c’est comme tout le monde. C’est la vie qui évolue. Mais c’est dommage, en même temps, tu vois ? Mais maintenant, j’ai une famille, je suis un peu un père responsable, je dois quand même faire un peu attention, il y a des choses, on ne peut plus faire.
Mais parfois j’y rêve, en fait. Ce serait bien quand même, de refaire toutes ces conneries. J’invitais mes copains à un spaghetti, à la maison, et puis : « Ah, c’est gentil, ton spaghetti ». Oui, mais après, je sortais les agrafeuses, et la colleuse, et j’invitais tout le monde à prendre le café en … c’est que j’en ai vendu quinze mille, des mini-collections. J’ai gagné ma vie avec ça pendant un an, avec ces conneries de petits livrets, mais il fallait les faire. Ca faisait un peu atelier protégé, à la maison. C’était … c’était le bon temps !

Xavier Guilbert : Parmi tes derniers projets, il y a le Faust, qui est plus cohérent avec Fritz Haber. D’où vous est venue cette envie de vous attaquer à Goethe ?

David Vandermeulen : J’y suis venu vraiment par Fritz Haber, en fait. L’histoire de Fritz Haber — l’une des thématiques de la biographie de Fritz Haber, c’est le problème Faustien, et j’ai commencé à lire … Pour faire Fritz Haber, j’ai commencé quatre ans en amont à ne lire que des choses allemandes, et donc tous les Schiller, les Goethe, j’ai lu pendant cinq ans. J’ai lu évidemment des choses sur Fritz Haber, sur l’époque.
Et Faust, c’était un petit peu … Faust est la référence littéraire de Fritz Haber, et j’avais envie de proposer … c’était aussi pour dire voilà, l’une des thématiques de Fritz Haber, je ne l’ai pas inventée, c’est Goethe, et j’adore ce texte, et puis de s’attaquer à un morceau comme ça — d’ailleurs, c’est complètement farfelu de s’attaquer à ça en bande dessinée, et même culotté. Je m’étais dit que j’allais vraiment me faire complètement allumer. Parce que c’était aussi osé, adapter quelque chose, et adapter un texte dont je ne comprenais pas tout. C’est d’une complexité telle, il doit y avoir quelques germanistes éclairés qui comprennent Goethe dans sa globalité, mais c’était pour moi le fait de dire « allez, ose un peu quelque chose ».
Mais je me suis toujours dit des choses plus haut que moi, des sortes de … j’aime pas le mot « défi », parce que c’est un mot complètement con qui ne va pas dans ma philosophie personnelle, mais c’était de m’attaquer à quelque chose d’énorme, comme un type qui veut gravir une montagne.

Xavier Guilbert : Et pourtant, c’est à la fois le Faust de Goethe, mais avec votre approche, votre interprétation …

David Vandermeulen : Oui, à la base je voulais le faire moi-même, mais j’ai bien vu que je n’avais pas le temps, et puis je ne l’avais pas encore attaqué. Après, je me suis tapé sur le front, et je me suis dit « ben oui, il faut le faire avec Ambre ». Et Ambre était aussi un des premiers gars que j’avais rencontré quand j’étais allé pour la première fois à Angoulême en 97 quand j’ai commencé. On a immédiatement sympathisé, j’ai directement adoré son travail. C’est vrai que je connaissais son travail en couleur, il me le montrait, mais ce n’était que dans les milieux underground qu’il faisait du noir et blanc, et les gens ne savaient pas vraiment …

Xavier Guilbert : Il y avait quand même une approche de couleur dans Le Journal d’un Loser ou encore Chute. Enfin, de la couleur, c’était plus dans une gamme de gris, mais en terme de matière …

David Vandermeulen : Oui, c’est ça. Et son côté complètement — là encore, je ne trouve pas mes mots. Son côté moyenageux, tu vois — c’est un mot complètement con.

Xavier Guilbert : Non, c’est vrai, il y a ce côté brut, ce symbolisme que l’on peut trouver dans les peintures moyenageuses.

David Vandermeulen : Voilà. Et je l’ai appelé, et il a été assez enthousiaste. Je l’ai effrayé d’abord, mais ma proposition venait juste à point pour lui puisqu’il arrêtait sa collaboration avec Lionel Tran, et il n’avait plus rien à faire. Et vraiment, faire une adaptation de Goethe, c’était pour moi une envie, un truc, et quand Ambre m’a dit oui, je me suis dit « il faut le faire, parce qu’il va se sublimer ».
Moi, j’en suis super fier, c’est un des livres dont je suis le plus fier, parce que Ambre a pu nous montrer un truc extraordinaire. Il a mis trois ans pour faire, et je suis hyper content — pas de mon travail, mais de ce que lui a fait, et je suis super fier de l’avoir convaincu de faire ça. Mais, encore une fois, ma conscience judéo-chrétienne de nouveau me rattrape et je suis un peu honteux, parce qu’on n’en a pas vendu beaucoup et on n’en vendra pas des tonnes, et je l’ai fait travailler trois ans pour en vendre quelques milliers, mais — mais quel beau livre, nom de Dieu !
Donc voilà, c’est un peu l’histoire du Faust

Xavier Guilbert : Et dans tes projets à venir, c’est principalement de terminer les tomes à venir de Fritz Haber. Il y en aura combien, au final ?

David Vandermeulen : Il y a cinq tomes de 160 pages. Donc ça fait 750 pages à peu près …

Xavier Guilbert : Et tu en es rendu où, actuellement ?

David Vandermeulen : Là, je termine le deux, donc … donc ça fait 300 pages. Le deux fait 154 planches, donc en Mai, j’aurais déjà 308 pages de terminé. Effectivement, ça prend du temps, et je décline des scénarios, parce que je ne sais pas travailler d’autres choses, parce que le dessin… le dessin me prend beaucoup de temps, mais en fait, la recherche et l’étude me prennent tout autant de temps que le dessin. Quand je dis que je fais Fritz Haber en dix-huit mois, je le fais en dix-huit mois. Je travaille tous les jours là-dessus pendant dix-huit mois.

Xavier Guilbert : Et c’est un projet qui t’occupe donc depuis cinq-six ans…

David Vandermeulen : Oui, c’est ça. J’ai commencé en … je crois que j’ai du en entendre parler en 99 et en 2000 j’ai commencé à lire sur le sujet. Je suis pas fort dans les dates, je ne sais même plus quand j’ai fait le premier … mais à mon avis, j’ai eu le feu vert en 2003. J’ai eu une avance sur droits en 2003, pour commencer vraiment à faire ça.
Ca me prend absolument tout mon temps, donc le seul truc que je peux faire, c’est décliner des scénarios. Je travaille également là un petit projet — enfin, un petit projet, un projet — là avec Daniel Cazanave, qui est un camarade de Six pieds sous terre.

Xavier Guilbert : Qui fait L’amérique chez eux … un autre monument, adapter Kafka, c’est quelque chose.

David Vandermeulen : Oui, tout à fait. Et il est culotté, parce qu’en plus il a une approche tellement naïve, il se met vraiment en danger. Une approche tout à fait différente de l’adaptation littéraire comme moi je l’envisage, mais je dois dire que c’est très … mais c’est surtout une question de feeling, d’être humain en fait. Ca compte énormément, je ne sais pas si je pourrais travailler avec quelqu’un qu’on me présente … Je ne sais pas si ça marcherait, ou alors ce serait très clinique.
Et puis bon, j’ai d’autres projets quand même, mais pour le moment je ne peux pas en parler. J’ai fait de très très belles rencontres avec des gens — des grands intellectuels connus à un niveau international qui m’ont vraiment invité à travailler avec eux pour faire de la bande dessinée. Donc là, je suis en relation avec des personnes comme ça, mais je ne peux pas donner de noms …

Xavier Guilbert : Est-ce que ça correspond à une nouvelle étape dans ton parcours, rencontrer ces personnes qui continuent à te faire évoluer ?

David Vandermeulen : Oui, c’est ça, c’est de la rencontre. Moi, les gens qui m’apprennent des choses, je suis conquis. C’est aussi comme ça que je conçois l’amitié — enfin, c’est un échange. Et c’est vrai que j’ai été très étonné de tous les gens qui m’ont contacté après la sortie du premier Fritz Haber. J’étais très étonné de toutes ces personnes qui m’appellent, et qui ont des statuts incroyables — mais parfois de simples personnes aussi, ça me touche évidemment aussi, je ne vais pas dire qu’il n’y a que ces gens-là qui m’apprécient, je suis touché par n’importe quel avis de lecteur.
Le plus surprenant a été l’arrière-petite-fille de Fritz Haber qui m’a contacté, ça fait un peu bizarre, évidemment. Et puis aussi des échanges tout à fait extraordinaires. Je n’avais évidemment pas contacté la famille, dont je savais qu’elle était encore active pour la mémoire de leur parent, mais je me suis que ce n’était pas mon rôle, j’hésitais à les contacter en travaillant. En me disant, je vais peut-être apprendre des choses si je vais chez eux.
Il faut pouvoir être libre aussi, parce que je n’en fais pas un personnage extrêmement sympathique, de ce Fritz Haber — il ne l’est pas, sympathique. Et encore, dans le premier tome, il est plutôt encore gentil, il n’a pas encore fait de choses vraiment scandaleuses ou horribles, mais après, ça va un peu se gâter.

Xavier Guilbert : Même si tu le remets sur le devant de la scène, la vie de ce personnage, elle est ce qu’elle est.

David Vandermeulen : Elle est ce qu’elle est, mais il y a beaucoup d’interprétations, en fait. Et l’interprétation dominante, c’est que c’est une belle ordure, en gros. Quand j’ai commencé à lire beaucoup, j’ai commencé à trouver des bémols, et des choses qui me troublaient et qui ne semblaient pas logique, notamment les amitiés de Fritz Haber. Il y a quelque chose de pas logique que ce type était vraiment considéré comme une crapule finie, et que ce type avait des amitiés comme Einstein ou Feldmann. Donc il y a un truc qui collait pas. Ou bien il pas si crapule que ça, ou alors les autres ne sont pas de si grands héros que ça. Donc c’est une des questions qui m’a fait démarrer le projet — dont je n’ai toujours actuellement pas la réponse.
Mais il y a plein plein d’autres questions qui m’ont amené à m’intéresser à Fritz Haber, mais ça c’est l’une des trois-quatre questions fondamentales qui m’ont amené à travailler sur le personnage. Et finalement, le fait d’être maintenant en relation avec la famille, ça fait un peu bizarre, mais ce n’est pas grave, puisque dans mon travail, dès la base, je pensais toujours à eux même si je ne les connaissais pas. J’ai toujours le respect de cette famille et d’essayer de raconter la vie d’un personnage extrêmement troublant.

[Entretien réalisé le 27 Janvier 2007, durant le Festival d’Angoulême.]

Entretien par en octobre 2007

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