Chronographie

de &

Notes de (re)lecture

De la bande dessinée ?

Lors d’une intervention devant les élèves d’une école d’art[1] Dominique Goblet s’est dite fière que Chronographie soit le premier livre édité par l’Association qui ne soit pas réellement de la bande dessinée.

L’ouvrage dont nous parlons est en effet d’une catégorie particulière puisque ses auteurs ne mettent pas en œuvre une narration fondée sur un récit comme c’est le cas dans l’immense majorité des bandes dessinées. Chronographie est constitué de 273 portraits de Dominique Goblet réalisés par sa fille, Nikita Fossoul, et de 273 portraits de Nikita réalisés par Dominique. Réalisés régulièrement sur une durée de dix ans, ces portraits sont assemblés chronologiquement par double-pages.

La succession et l’accumulation des portraits de Dominique et de Nikita ne nous racontent pas une histoire, même si notre expérience de lecteur nous conduit à en reconstituer des fragments, comme par réflexe. Les deux personnages, si l’on peut les désigner ainsi, ne sont pas montrés en action : elles posent ; leurs relations et leurs interactions ne nous sont pas montrées ; elles n’agissent pas sur le monde qui les entoure, qui n’est d’ailleurs pas révélé ; les mécanismes par lesquels ce monde les affecte et la façon et par lesquels elles y réagissent ne sont jamais mis sous nos yeux… Aucun ingrédient susceptible de constituer un récit ne semble présent dans ce livre…

Et pourtant, nous voyons quelque chose évoluer, se produire sous nos yeux : les images qui se succèdent ne sont ni des répétitions, ni des collections d’images autonomes ; elles sont solidaires entre elles et nous percevons que chacune est éclairée par les autres et que leur enchaînement porte un sens.

 Un détour par Kentridge

William Kentridge est un artiste sud-africain  qui a créé, dans les années 90, de nombreuses œuvres utilisant un procédé d’animation original : contrairement à la technique traditionnelle d’animation dans laquelle des dessins différents se succèdent pour donner l’impression du mouvement, Kentridge utilise une feuille unique sur laquelle il trace un dessin qu’il transforme progressivement par recouvrement et par effacement. Dans un portrait filmé réalisé à l’occasion de l’exposition «William Kentridge, cinq thèmes» au Jeu de Paume[2], l’artiste sud-africain formulait ainsi son approche :

«Il y a deux aspects fondamentaux dans l’animation : le premier a à voir avec la narration, c’est un médium qui suggère la narration parce que ce n’est pas un moment figé ; le dessin statique peut évoquer la narration, mais il ne s’y laisse pas enclore ; vous pouvez voir une image et en même temps ce qui a précédé et ce qui va suivre. Le second aspect tient à ce que l’animation, de par sa nature même, concerne le processus ; elle s’occupe de choses qui changent et qui progressent ; il s’agit de comprendre le monde non pas sous l’aspect factuel, comme un fait ou une série de faits, mais comme quelque chose qui change, qui évolue, qui procède…»

Tout comme les animations de William Kentridge, mais avec un procédé totalement opposé, Chronographie «s’occupe de choses qui changent et qui progressent» : Il y est question de «quelque chose qui change, qui évolue, qui procède…». Lors de l’intervention évoquée plus haut, Dominique Goblet a aussi souligné que dans Chronographie, ce qui évoluait, c’était le regard de sa fille sur elle et l’apparence physique de sa fille. Ce que nous donne à voir la succession des dessins de Chronographie, c’est donc l’effet du temps, non pas sur chacune d’elles, mais sur la façon dont chacune d’elle voit l’autre.

Une autre forme de bande dessinée

Il s’agit encore de dessins, il s’agit aussi de séquences et de livre, il s’agit toujours de proposer une lecture… le terme «bande dessinée» n’est pas déplacé. Mais ce qui nous est montré, ce n’est pas une histoire fondée sur une série de faits, c’est une transformation, celle de deux êtres humains : une autre façon de voir la vie.

Notes

  1. À l’Ecole Européenne Supérieure de l’Image d’Angoulême, en novembre 2010.
  2. L’exposition a eu lieu du 29 juin au 5 septembre 2010. La vidéo du portrait filmé est encore visible sur internet.
Site officiel de L'Association
Chroniqué par en décembre 2013

→ Aussi chroniqué par Jessie Bi en juin 2010 lire sa chronique

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