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Faire semblant c’est mentir

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Faire semblant c’est mentir, encore faut-il connaître ce «semblant» dont la nature ne se décèle qu’en creux, dans une ambiguïté relative, plus ou moins consciente, allant de l’acceptable à la petite lâcheté trop humaine face au temps passant. Tout cela se mesure en conséquences, lourdes parfois, ou sous la forme heureuse d’un livre, comme celui-ci.

Il fallu douze ans pour le réaliser. Entre temps, entre styles, des moments de vies sous le flux intraitable, dans cette petite scène intérieure d’un relationnel devenu «récitionnel» entre familial et sentimental.
Il s’agit d’autobiographie et de la distance nécessaire pour la dire, dessiner, qui n’est ici pas celle d’une voix mais de deux.[1] Il y a GM et il y a Dom dont l’histoire partagée sera un compromis, un récit construit, du fait de leurs points de vues respectifs. Leur but, vivre à deux au présent et après (et après ?), avec leurs histoires respectives.
Homme avec fils, femme avec fille, ce bel équilibre n’est pas sans histoire car il n’est rien sans le passé de chacun. Pour l’un, une passion encore récente que l’on ose avouer en sursis comme son vieux père habitant prés du lieu des grands départs (aéroport) et dont chaque souffle est un miracle de la médecine ; pour l’une, le sentiment aiguë d’être mère d’une fille, fille d’une mère, fille d’un père devenu grand père d’une petite fille au père absent (du récit), qui dévoile des caractères se distanciant bien plus vite que des galaxies.
A de telles distances la lumière serait trop lente ? Alors marchons, visitons avec eux ces parents, ce «papy moustache» qui a refait sa vie comme un pansement cachant plus qu’il ne soigne, ou ce pavillon de banlieue condamnant tout ceux qui y entrent aux silences ou aux communications difficiles.

«Faire semblant» est une expression issue des moments centripètes de l’enfance. Faire semblant, c’est mentir d’abord à soi, puis aux autres par conséquence. Certains comme le «papy à moustache» ne l’auront jamais vraiment réalisé,[2] d’autres, la mère de Dom, Dom, GM, le réaliseront, non sans douleur, dans une confrontation avec l’enfance et l’animalité partageant, dans leur ébauche ou l’absence d’un langage, une réalité au présent qui n’est pas celle (construite) des adultes.
Pour un chat, une hirondelle est un oiseau, une source de calories qu’il a plaisir à chasser, plaisir à manger. Pour l’adulte, l’hirondelle vole, chante, traverse un hémisphère et peut bien faire une saison qui, en étant celle des recommencements peut être aussi celle des possibles à deux. Le dernier mot est donc «maintenant» pour mieux préparer demain, exorciser l’après après demain.

En ces douzaines de douzaines de mois le style a changé. Mais ce qui a jauni fait sens, met à sa place ce qu’il décrivait. L’artiste véritable ne maîtrise jamais son œuvre, il sait seulement se jouer des hasards et leur donner du sens. Dominique Goblet, artiste, s’en joue, s’en empare comme une chance pour montrer ce temps stratifié, se stratifiant. Ces huiles, ces collages, ces impressions participent avec bonheur au récit, donnant une densité verticale à la linéarité horizontale (pas forcément sans relief) intrinsèque à tout récit.
Pigments qui se diluent comme la mémoire, surfaces grasses où l’on peut glisser comme se souvenir, crayons gras suffisamment fragiles pour être gommés ou estompés à tout moment, suffisamment persistant pour marquer le papier de leurs ombres ou de halos pigmentaires, faisant face ultimement à la plus abrasive des gommes, etc.[3]

Le livre se termine dans une monochromie gris bleu, un «all over» magnifique.
Quelques pages auparavant, les plus prompts en auront appelé à Rothko, alors que Goblet cultive justement l’opacité là où le maître new-yorkais s’intéressait aux transparences. Ici, c’est le récit qui continue, qui se déroule[4] et c’est d’équilibre(s) qui s’évoque(nt) en ces dernières pages, au gré de tons s’efforçant d’être neutres malgré tous,[5] où les traces de pinceaux, de brosses déboussolées, cherchent à s’accorder dans un sens ultime, offrir une perspective (un horizon) plutôt qu’une case de soi pour quelques mots.
«Etre(s de) dissemblance(s) c’est la vérité», pourrait être celle de ce livre. Dans la vie quoiqu’on fasse, y mettre du sens c’est agir, Faire semblant c’est mentir en est à la fois la preuve et la conséquence.

Notons pour finir cette phrase de l’auteure remerciant l’éditeur Jean-Christophe Menu «qui m’a poussée, quand il le fallait, à remettre mon travail en question et m’a permis d’aller au bout de ce que j’avais à faire».
Une quasi-définition de ce métier d’éditeur où les parts de temps et de lectures sont indissociables et systématiquement passées à la trappe ailleurs que chez les alternatifs. Ici, douze années d’énergie et de pensées (sous-jacentes, surgissantes) inchiffrables et indéchiffrables au yeux les plus vilement économistes.
Etonnant donc que ce livre soit un des plus beaux et aboutis publié par L’Association ? Oui, parce que les temps sont sombres et qu’elle a pu le faire malgré tout (le reste).

Notes

  1. Guy-Marc Hinant est le co-auteur des chapitres 2 et 4.
  2. Peut être est-ce pour cela que Cécile, sa compagne complémentaire, est représentée comme une personne s’effaçant, dont le physique devient et hésite entre celui du personnage du Cri de Munch et celle d’une petite faucheuse de proximité, un memento mori de salon (qui apparaît ainsi à Dom et sa fille Nikita) et qui sera à l’origine du titre après s’être emportée lors d’une réflexion de l’enfant commentant un de ses dessins.
  3. Goblet en joue aussi de façon inverse. Les «fantômes» qui surgissent au milieu du récit, sortes de diffus perceptifs internes, intérieurs, sont de l’effacé, du gommé de vastes surfaces crayonnées, devenues sombres par des milliers de gestes.
  4. En bande (dessinée).
  5. Emotion des couleurs.
Site officiel de L'Association
Chroniqué par en mai 2007

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