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Le Décaméron, un divertissement d’après Boccace

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Adapter le Décaméron était un sacré pari. Le recueil de contes de Boccace, tout en participant à la création de la langue italienne moderne, propose un univers monstrueusement riche, débordant de vitalité et de références, aussi touffu et aussi complexe que Dante, Rabelais ou Cervantès.
Le travail que Vanoli a réalisé à partir de matériau richissime est vraiment impressionnant. Sélectionnant dix récits qui vont rythmer la lecture tout en synthétisant le cadre et les intentions de Boccace, Vanoli réussit en effet un double tour de force.

D’abord, il parvient à faire varier ses contraintes formelles de façon à restituer dans ses propres planches la variété et la richesse de Boccace : certains récits sont muets, d’autres sont dialogués, certains utilisent le récitatif, d’autres s’en passent, certains sont découpés en bandes horizontales, d’autres varient le format des cases.
De plus, la même variété se retrouve dans le ton : passant du grotesque au tragique, de la farce hilare au drame familial, de la grasse pochade potache au fantastique fin-de-siècle, Vanoli parvient à restituer l’ambiance étrange du Décaméron, dont les récits se déroulent sur le fond menaçant de l’épidémie de peste qui frappe Florence.
Cette variété de format et d’humeur fait éclater l’apparente unité du style graphique de Vanoli, qui se transforme littéralement à chaque page pour se couler dans une intention nouvelle.

Ensuite, Vanoli joue merveilleusement des changements de rythme du récit, et réussit à restituer dans le court espace de ses 90 pages la lenteur et l’oisiveté qui baignent l’esprit du Décaméron : alternant les découpages rapides et les tableaux plus posés, brisant le rythme du récit en y imposant des illustrations pleines pages magnifiques, variant à l’infini la taille, la forme et la position de ses vignettes dans la planche, Vanoli impose à son lecteur une sorte de lenteur bienvenue : son Décaméron ne se lit pas d’une traite, il se déguste à petites gorgées, récit par récit, seule façon de ne pas s’étourdir ou s’écoeurer.

Enfin, et c’est probablement le plus impressionnant, Vanoli a énormément travaillé la mise en page et le découpage de ses planches. Choisissant souvent d’écraser la perspective, comme son style l’y invite depuis toujours, Vanoli retrouve spontanément une (fausse) naïveté de la représentation, comme si les images de son Décaméron dataient d’avant la perspective.
Ce premier choix graphique donne au livre l’aspect d’une suite d’enluminures parfaitement cohérentes avec la date et la nature même du texte qu’il adapte. Mais Vanoli pousse le parallèle plus loin : insérant des vignettes rondes ou hémisphériques, des cadres enjolivés, des symétries et des effets d’échos graphiques, Vanoli retrouve la construction visuelle des manuscrits du XIVe siècle.
Par exemple, dans le second conte, il ouvre dans la chambre d’un mourant une fenêtre mobile dont on finit par s’apercevoir qu’elle n’est pas vraiment une fenêtre, mais une case en surimpression, de la taille de la fenêtre, mais plaquée de telle sorte qu’elle reste visible quel que soit la « cadrage » choisi pour la chambre.
Quelques pages plus loin c’est une maison elle-même qui s’ouvre comme une miniature, permettant à Vanoli de montrer en même temps la rue et la chambre, comme si les murs transparents autorisaient ce regard qui juxtapose sur la même case des perspectives mutuellement exclusives.
Ailleurs encore, il clôt le cinquième récit sur une pleine page, qui reprend un des épisodes du conte qui s’achève en une seule image synthétique et rigoureusement architecturée, guidant l’oeil de haut en bas pour retranscrire la procession dont rêve un de ses personnages.

Bref, autant sa Ballade du Péloponnèse pouvait sembler anecdotique et mal finie, autant ce Décaméron est un vrai plaisir, peut-être un des plus beaux livres de Vanoli, qui témoigne d’une énorme réflexion sur les moyens et les outils dont dispose le dessinateur. Je n’arrête pas de m’y replonger par petits coups, pour profiter de sa variété graphique et de sa vie débordante.

Site officiel de Vincent Vanoli
Site officiel de Les Requins Marteaux
Chroniqué par en janvier 2000

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