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L’Ascension du Haut Mal (t.2)

de

Notes de (re)lecture

Multiplicité et tissage des narrations

Dans ce tome de l’Ascension du Haut Mal (comme dans les autres, il me semble), l’auteur tisse au moins trois fils narratifs principaux :

– Le fil directeur est constitué par l’histoire, ou plutôt la saga, de la famille de David B, qui tourne autour des soins à apporter à son frère épileptique, Jean-Christophe.

– Couplée ou plutôt lovée au cœur de ce récit familial, se trouve l’histoire de l’enfant David B lui même, comment il construit sa personnalité dans cet environnement, comment il nourrit son imaginaire…

– Le troisième fil narratif est constitué des séquences dans lesquelles David B adulte est représenté en train de montrer son travail en cours d’élaboration (le livre que nous sommes en train de lire).

Par ailleurs, plusieurs brins secondaires viennent parfois se mêler aux trois précédents : dans ce tome, il s’agit par exemple de l’histoire des grands parents et ancêtres de David B, ou celles de personnages remarquables des communautés dans lesquelles la famille atterrit. Les planches 42 et 43 constituent un des rares lieux de croisement simultané de tous ces fils (il faut alors peut-être appeler cela un nœud ?).

La variété des tissages crée des motifs sans cesse renouvelés, mais on peut cependant retenir au moins trois modes de tissages des trois fils principaux :

– L’histoire de l’enfant David B suit la même trame (péripéties et temporalités communes), que celle de la famille (bien évidemment l’enfant subit le rythme de vie de ses parents) : elle apparaît donc comme le développement d’un motif ornemental sur un fond déjà riche. Des exemples nous en sont donnés dans les séquences telles que celle des planches 32 à 35 : on y voit l’enfant David s’échapper de sa chambre la nuit pour rejoindre le jardin qu’il peuple de créatures imaginaires, puis, revenu dans son lit, s’imaginer sauver son grand-père qui vient de mourir.

– L’histoire de David B enfant croise aussi celle de l’auteur David B adulte puisqu’elle met en évidence l’apparition et la genèse de fondements imaginaires qui nourriront l’œuvre de l’auteur David B adulte. Fondements graphiques : on voit dans la planche 7 le jeune David dessiner une bataille de samouraïs, (sa pratique du dessin est plus présente dans les autres tomes) ; mais surtout fondements thématiques : l’intrication des mondes réels et oniriques, la présence tangible des disparus, des esprits, des fantômes, la matérialisation de l’invisible, comme dans cette sixième case de la planche 27, où l’on voit la famille attablé en compagnie d’un sixième convive : la maladie.

– Enfin, les séquences dans lesquelles affleure la temporalité de l’auteur, David B adulte, constituent un niveau «méta» des deux autres fils narratifs : En mettant en scène des protagonistes des deux autres fils narratifs, en en reprenant certaines figures (le dragon de la maladie, omniprésent dans la planche 44, par exemple), en suscitant un lien inévitable entre un enfant dessinant et un adulte dessinateur, l’auteur tresse ce troisième fil aux deux autres.

Un exemple similaire (et prestigieux)

Art Spiegelman met en œuvre des procédés similaires dans Maus lorsqu’il croise l’histoire de sa famille dans la Pologne des années 20 30, le destin de ses parents déportés, la relation des visites qu’il rend à son père dans l’Amérique des années 80 pour recueillir son témoignage et nourrir son œuvre en cours, et les digressions sur ses doutes de créateur (il reprend notamment au sein d’un chapitre de Maus, une planche d’un travail antérieur, pour illustrer l’évolution de son rapport à sa mère et, accessoirement, l’évolution de son style).

 

Ce qui unifie les différentes narrations

Pour en revenir à l’Ascension du Haut Mal, je souhaite en souligner un trait remarquable : l’unité graphique et sémiologique des fils narratifs (si je ne me trompe pas sur le terme sémiologique… je parle ici des signes et symboles dans l’univers des bandes dessinées de David B).

Dans l’Ascension du Haut Mal, le style de dessin est immuable, quelque soit le fil narratif que l’on tire. Par ailleurs, le même contrat autobiographique est respecté dans toutes les narrations (je fais cette hypothèse en me fondant sur l’indication donnée par le prénom : L’auteur David B se prénomme en réalité Pierre-François. Or, quelque soit le fil narratif, le personnage est appelé David). Enfin, et il me semble que c’est le plus significatif, chaque fil narratif est peuplé des mêmes types de personnages imaginaires, monstres stylisés, fantômes, parfois bienveillants, parfois cruels mais de façon neutre… Ceux qui matérialisent la maladie (de son frère essentiellement, mais pas exclusivement) sont cousins de ceux qui peuplent l’imaginaire du David B enfant (le fantôme de son grand père et les êtres qui l’accompagnent dans la forêt des planches 33, 34 et 60). Ils sont aussi présents dans les histoires de ses grands parents (dernière case de la planche 44) et leur similarité est explicitement évoquée dans les dialogues de la narration méta entre l’auteur David B et ses parents («tes dessins sont terribles, tu sais, très angoissants pour moi» dit sa mère au David B adulte dans la première case de la planche 44).

 Capacités spécifiques de la bande dessinée dans les processus créatifs

En quoi la forme bande dessinée est elle particulièrement adaptée à ce procédé narratif en «tissage» ? Il me semble qu’elle dispose de deux atouts particuliers :

D’une part, la bande dessinée a la possibilité d’unifier plusieurs trames narratives par le graphisme ou par l’utilisation de signes (les monstres pour L’ascension du Haut Mal), atout dont la littérature doit se passer (dans le cinéma, on peut penser que les méduses qui traversent On connaît la chanson, d’Alain Resnais, ressortissent de ce procédé) .

D’autre part, la liberté qu’elle laisse au lecteur de choisir son rythme de lecture et de circuler en avant et en arrière dans la narration lui permet plus qu’au cinéma de multiplier les narrations et de les tisser de façon complexe.

Je formulerais même une hypothèse plus avancée : l’auteur travaillant à la fois une narration (dynamique) et un graphisme (approfondissement), il est possible que l’alternance de son attention d’un point à l’autre soit elle même une clé de créativité : les monstres de la maladie de Jean-Christophe ont peut-être ouvert de nouvelles pistes de narration dans le fil «David B enfant» ? Peut être ont ils aussi suscité certaines séquences du fil «David B adulte» ? (voir notamment la dernière case de la planche 43)

La lecture de l’Ascension du Haut Mal reflète ainsi une partie de son processus de conception, qui prend lui-même ses racines dans l’histoire de l’auteur, celle qui nous est contée justement. Il serait intéressant d’être éclairé par David B lui même sur son processus créatif…

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Chroniqué par en novembre 2013

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