Veni Vidi Vici

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« Venir, voir et vaincre » serait l’expression programmatique d’un schéma martinien, l’ossature dégagée des gangues stratifiées de décennies de mise au point. Il faut prendre des pinceaux pour inventer et découvrir ces indices recouverts plus ou moins consciemment par les craintes successives qu’ils ne feraient plus venir, qu’ils ne feraient plus voir, et où l’effroi du déclin d’une audience moderne signifiant la défaite, l’aurait emporté sur celui renouvelé chaque semaine d’un empire romain fictionnel, trouvant logiquement ses assises dans une période d’expansion fondamentale de celui historique. Il fallait donc ces pinceaux-là, archéologiques par nature, enlevant la poussière opaque de l’inavouable, plutôt que ceux des dessins aux lignes trop claires, composant un passé sans passé, faisant uniquement et in fine, présence d’un volume supplémentaire numéroté.
Produire, vendre ou mourir ne se disait pas hier en latin, mais se dit plus certainement aujourd’hui en anglais restreint, formulé dans ces chaque jour plus nombreuses « business school of » sises indifféremment de par le monde, sur la planète, astra nostrum.

Pourtant en titre, ce livre n’est surtout pas une citation mais bien le constat d’une situation, d’une emprise plutôt que d’un empire. Cet imperium a la géographie d’une vaste contrée, bornée au conditionnel par le temps de sa création renouvelée et celui de ses lectures multiples. Cela se fait aussi autour d’un grand bleu, matière de nostalgie, mais cette fois-ci plus possédant que possédé. Il rapproche autant qu’il divise, concrétise par sa présence les territoires qui l’entourent et qui se structurent ainsi en un univers panoramique encore davantage propice aux récits. La création se conditionne en conséquence : un récit historique suggérant des récits imaginaires ayant désormais une histoire dans leur successivité et/ou leur invention. Les lectures initialement divertissantes et éducatives y peuvent désormais remonter jusqu’à la source, y déchiffrant l’œuvre au fil de cours antiques ou contemporains.

Plutôt qu’en rajouter une couche, les auteurs exploreraient, creuseraient l’infra-récit probable ou possible entre deux d’entre elles. Il s’agit alors d’inventer littéralement : découvrir, imaginer et non pas mentir, mais constater plutôt l’usage du mensonge dans son jeu avec la vérité historique en générale. Et les personnages font de même, à leur manière, à l’antique. Mais pour eux, le livre de la terre leur est encore abscons, ésotérique, obscur. Il leur manque une science. Comme les entrailles du taureau éventré pour l’augure au début du récit, comme l’on y fouille pour y chercher un cœur absent, on explore la terre en suivant des chemins inventés par les visions oniriques du héros. Alix s’y avance, va, voit, découvrant à la lumière des torches des statues aussi variées que faisant la généalogie des représentations de figures mythologiques qui, au flamboiement, se parent d’ombres mouvantes évoquant les sauvageries humorales de leur conception. Un proto-musée certes, et surtout les caves/grottes de lieux de cultes révélant l’âpreté de leur actualisation au fil des flux migratoires, de leurs visions du monde et leurs rendus matériels[1]. Et tout cela vient ou aboutit au temple de la peur, au ventre naturellement, entre sexe et nombril, labyrinthe de boyaux souterrains.

La crainte, l’effroi, s’exorciseraient par le savoir et le combat de leurs monstres. Alix est là-bas au frontières de l’empire et peut-être des consciences, chargé de réunir une bibliothèque pour César, d’acheter ou de recopier des livres[2]. En jeu : la connaissance et la mémoire, la luminosité de leur pouvoir conjugué de documentation des mouvements du monde et de l’empirisme des humanités passées emportées qui s’y sont relayées.

Bien sûr, en ces temps négatifs, aujourd’hui forcément imaginés à partir de maigres traces qui plus est, tout cela ne peut que prendre formes et actes bruts plutôt que paroles nuancées, précises et profondes, pour ne pas dire souterraines dans leurs explorations signifiantes. S’impose hors verbal une rhétorique des corps virils où les batailles sont les assemblées sanglantes, où les vigueurs mortelles et/ou astreignantes font loi devant le droit balbutiant. Alors, dans cet univers martinien, miroir d’obsidienne de matières obsidionales, aujourd’hui davantage réputé masculin et hostile aux femmes en général, en surgit une justement, gênante géante, demi-déesse peut-être, personne et toutes à la fois, phénomène se dénommant elle-même volontiers la peur en se moquant de tous ces petits hommes la regardant, trop entre eux à assigner leur vie depuis l’origine utérine vers une fin glorieuse renouvelant l’Univers. Au corps éloquent, ici bien montré d’un Alix digne des canons antiques, elle est disproportions, barbare, sauvage, puissance matriarche quasi pré-historique face à des romains inventant l’imperator politique incarné, tout puissant et faisant l’Histoire des hommes.

Mais dans sa condition effrayante, elle sera aussi la mère de la bataille, l’Athéna des achéens qui, sortie de la tête de Zeus, maintiendra celle d’Alix, son ennemi, face à une incompréhension à comprendre, à un délire à lire à la lumière plus crue d’un retour à la conscience. Alix se réveille parmi les victorieux après ce qui n’aura été somme toute qu’un songe amer, l’obvers crépusculaire d’une locution.

Notes

  1. Visions de populations façonnées par la crainte, la peur, la fuite de guerres. Le récit se passe à Samosate, ville du Pont, région connaissant la guerre civile à l’époque où s’inscrit  le récit. Ville qui aujourd’hui se situe en Turquie dans une région frontalière avec la Syrie dont la guerre civile a provoqué d’autres flux migratoires. Ajoutons que Samosate est depuis trente ans engloutie, sous un flux retenu par le barrage Ataturk, considéré comme le père de la Turquie contemporaine. Le récit de David B. et G. Albertini est par là l’écho des peurs actuelles entre flux migratoires, nationalisme et problèmes environnementaux témoignant dans tous les cas de la crainte d’un déluge remontant lui-même au livre/bibliothèque même, i.e. la Bible.
  2. Et le temple de la peur est entre la bibliothèque où se trouve Alix pour négocier les livres, et le temple du moment, de cette époque désormais en compte à rebours car bien avant le présent (A.P.).
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Chroniqué par en septembre 2019

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