Micrographica

de

Première case. En haut, à gauche, là où le regard occidental se déporte depuis qu’il sait lire en cet alphabet, il y a un point, une tâche, un trou ou une boule qui donne une perspective, se démarque du sol et des cailloux en attirant les éléments mobiles et vivants comme ce rongeur nommé Preston. Qu’il tombe dans un trou ou se mette en orbite autour revient au même, dans les deux cas il s’agit de gravité.
Où est-elle ? Dans l’insignifiance de la petite échelle, aux limites de ce visible où la vie est au ras du sol (rats du sol), dans la déjection, le déchet, le cadavre encore frais (peut-être), restes d’oublis et résultats d’une vie plus haute que l’on sait de pas bien plus puisqu’il s’agit de la nôtre, déclarée non animale. La première case est donc une vue de haut (à vos pieds) pour que vous puissiez plonger et être presque comme eux en tournant les pages.

Preston saisit la boule et la goûte, ses yeux sont sa langue. Pouvoir la tenir lui fait accroire qu’il n’est pas autour, et qu’elle a un intérieur comme lui. Mais Preston n’est pas seul et ce point de vue que matérialise sa boule de merde se fait aussi à l’épreuve des autres. Il y a Moe, l’électron libre, et Aldo le disgracieux que tout le monde fuit. Partager ou ne pas partager, être avec ou ne pas être, telle sera l’histoire. Celle-ci sera alors bifide entre les parcours devenant parallèles d’Aldo et du couple Moe/Preston, à les chercher pour l’un et le fuir pour les autres, dans une reconnaissance sociale pour l’un, et finalement spatiale pour tous où à aucun moment ils ne verront ce que nous voyons.

«I wonder if he thinks I was being literal ?» est la phrase clef au milieu du livre. La boule de merde est au premier degré pour eux, qui n’osent s’avouer, formuler, d’autres choses et d’autres en choses. Ils sont au moins cinq dans ce théâtre de l’inquiétante étrangeté[1] dont Renée French dessine la carte/scène (du tendre) en fin de livre, sans légendes et dans un schématisme affirmant une perception en enfance, pas loin du sol encore. Les objets, les rencontres font langage pour les rongeurs ne sachant dire leur profondeur. La boule se brise. Un insecte en sort pour être emporté par un oiseau. «Please, take me !», Aldo supplie mais le corbeau est déjà bien plus haut, sans lui, désormais bien plus bas.

Comment se redresser ? Comme ce gros rongeur assis pour se gratter, ou bien atteindre ces sommets qu’offre non pas le sol mais les objets qui y tombent. Ils sont langage, on vous l’a dit, et ils viennent de là-haut, alors quoi de mieux ? Les atteindre n’est pas facile, il faut être en santé et à défaut d’un sens à la vie, ils en donnent au moins un parcours. Le corps devient alors primordial pour marcher, grimper, s’enfouir[2] et les têtes s’oublient de l’initial ou pour le moins le relativisent.

Cette micrographie est bien celle de micro structures, dans l’infiniment petit à l’échelle du vivant et dans l’infiniment enfoui à l’échelle individuelle et/ou collective.[3] Renée French le dévoile et le grossit dans une manière qui fait titre et devient alors aussi littérale, car ce «micro» se porte au dessin. La plupart des planches ou cases de bandes dessinées sont réalisées dans un format supérieur ou égal à celui de leur publication. Ici, c’est l’inverse, les images initiales sont de 1cm de côté pour un format de publication multiplié par 7 ou 8 en moyenne. Une autre échelle donc, où la petitesse des dessins révèlent toute la sismographie de gestes dessinant sur la texture d’un papier, où le « micro» se fait aussi révélation, intensification, à la manière d’un micro.[4]
La dessinatrice met donc de côté son graphisme à l’estompe pointilliste pour la primauté et la primarité du trait dans un cadre de 1×1,[5] tout au dessin[6] et à la courte vue, aux perspectives minimales et au gros plan exclusifs et détaillant d’une vision/cadrage que l’on dénommerait «macro» s’il s’agissait de photographie.
Ce qu’elle perd en ambiance, elle le gagne en théâtralité, en expressivité, évitant joliment l’impasse d’une performance de la réalisation pour au contraire une adéquation complète et heureuse avec son sujet.[7]

Notes

  1. Moe, Preston, Aldo, Nubbins et la mère de Preston seulement citée.
  2. Belle scène où Moe s’enfouit sous la paupière droite d’un cadavre encore chaud (ou d’un dormeur ?) qu’il compare à un sexe féminin. Une Histoire de l’œil à une autre échelle où Moe se distingue de Preston en visitant un corps plutôt qu’un vêtement.
  3. A l’origine de cette histoire il y a l’observation quasi éthologique par l’auteure, d’un mainate australien aussi «déplumé» qu’Aldo.
  4. «On ne vous entend pas, parlez dans le micro SVP» phrase que tout le monde a entendu au moins une fois et où, ici, «entendre» serait remplacé par «voir» et «parler» par «montrer».
  5. L’individualité cernée, cadrée, 1×1=1.
  6. Les mots, dialogues ou monologues, sont sous les cases.
  7. Micrographica fut prépublié en partie sur le site serializer.net, et nominé dans la catégorie «Oustanding Online Comics» des Ignatz Awards 2006. Voir aussi, toujours à propos de Micrographica un entretien avec l’auteure ici.
Site officiel de Renée French
Chroniqué par en juillet 2007

Les plus lus

Les plus commentés