The Ticking

de

Ce tic-tac est celui d’une horloge interne que nous partageons tous, que nous confondons avec le cœur, et qui cumule cette fonction aberrante d’être à la fois (en même temps) chronomètre (du zéro au statistiquement probable) et compte à rebours (vers l’«ignition» ou l’extinction, c’est selon).
Edison Steelhead naît à cette rythmique personnelle commune au prix de la mort de sa mère. Un malheur ne venant jamais seul, il hérite aussi des caractéristiques physiques de son père, Calvin Steelhead le bien-nommé.[1] Coupé de celle pour qui un fils aurait été naturellement au-delà des apparences, il va être élevé par un père plongé dans celles-ci, dans leurs manques et leurs défauts.

C’est donc retiré, «caché» par son père sur un îlot d’embouchure (entre deux eaux), dans une maison-phare qu’Edison recevra les lumières de l’éducation paternelle, en écho à celle électrique que contient son prénom et celle signalétique de son lieu d’habitation.[2] Il apprend dans les livres et les mots lus par son père. Il vit, grandit, entre son objet transitionnel, son lit, son matériel de dessin et les masques reproduisant trois animalités qu’il doit porter quand un visiteur aborde l’îlot. C’est du singe qu’il s’affuble,[3] observant, en contre-plongée dans/sur un monde d’adulte, dans son statut d’enfant, montrant qu’il singe (à qui sait voir) dans cette découverte du monde isolé, favorisant l’infime et le minuscule. Une attitude qu’augmente l’unique legs (matériel) de sa mère : une pincette.
Son père lui offre tous les jours des mots mais pas ceux nécessaires, vitaux (existent-ils aux yeux du père ?). C’est par le dessin, dans la reproduction du monde par l’image qu’Edison saura compenser ce qui lui manque. Il reproduira les apparences, maladroitement d’abord (prime abord), puis précisément, pour ensuite les exprimer et les transcender. Des apparences qu’il finit par comprendre, voit fonctionner, sait situer et abstraire.

La première fois qu’il quitte l’îlot, c’est, accompagné de son père, pour aller voir un chirurgien, qui dessine sur son visage des lignes droites en pointillés matérialisant la possibilité de rapprocher ses yeux en périphérie de son visage, d’avoir ce regard frontal paternel imitant la normalité physique commune par les techniques rectificatrices du bistouri.[4] Le praticien précise bien que le plus tôt sera le mieux pour ce genre d’opération, mais l’enfant refuse. Edison accepte son apparence, refuse cet héritage et se coupe alors de son père dont il découvre de plus en plus consciemment les artifices qu’il inflige, à lui-même (prothèses) et aux autres (masques et non-dit).
Pour Calvin, Edison devient de moins en moins son fils et, dans un ultime geste pour concrétiser le simulacre du masque qu’il fait porter à son fils, ramène un singe dans l’îlot (giron familial), qu’il affirme être sa sœur. Celle-ci semble alors plus proche du père par sa dépendance constante et son enfance littérale et animale, dans un rapport au monde hors langage, inarticulé, où tout ce qui passe par sa bouche (sa langue) se goûte et/ou se mange.

Steelhead (comme tout bon poisson se pêchant ainsi) est fasciné par les mouches, de son premier dessin à ceux lui permettant de vivre de manière autonome. L’insecte a suffisamment d’apparence étrange et de liberté (le vol) pour attirer Edison l’inventeur.[5] Fuyant l’îlot et ce qu’il cache (masque et prothèses enterrées, non-dits), il finit par vivre en ville, dans la ville, dans son anonymat, sa diversité infinie et ses autrement étranges possibilités de vivre comme illustrateur.[6]

Initié par une lettre du fils, le père essayera de reprendre contact avec lui. Mais dans le non-dit de son existence, il ne peut se montrer et offrir que ce qu’il ne sait dire. D’où cette belle scène de l’objet transitionnel déposé sur le palier de la porte d’Edison, qui se révèle masqué, non pas comme un super-héros voulant préserver/affirmer son identité, mais comme quelqu’un fuyant les apparences. Edison enlèvera une fois de plus ce masque, sur un objet symbolique d’une enfance désormais dépassée.
C’est la langue goûtant, seulement articulée de sa demi-sœur qui dira sans le dire ce que ce père avait au bout de la sienne.
Une langue index (comme les dessins d’Edison) invitant et désignant l’à-côté où se meurt le père.
C’est toujours sur cette même langue, domptée ce fois-ci qu’une mouche sera capturée, par cette pincette maternelle rassurant cet être devenu autonome par une philosophie entomologiste.[7] Le poisson ne gobe donc plus la mouche mais l’étudie pour mieux faire face à ses peurs, comprendre les dangers de ce rythme personnel commun.

A chaque page Renée French donne la mesure par une texture d’image incomparable et une mise en page tout en finesse dédiée à son histoire.[8]
L’auteure partage avec Edison ce langage, d’une langue surgissant de ces murs (qui, ici, ne semblent pas avoir d’oreilles comme ce père et son fils), à la rectitude normée et aux motifs répétés (papier peints).[9]
Un très beau livre, poussant la délicatesse jusqu’en son façonnage, naviguant aux limites du langage et du mutisme pour distiller une musique, tempérant ou arythmant l’étrange cadence fondatrice se liant aux apparences.[10]

Notes

  1. «Steelhead» est le nom de la truite arc-en-ciel dans les régions côtières d’Amérique du Nord. Edison a une tête évoquant celle d’un poisson, absence d’oreille suggérant des ouies, crâne chauve en obus, quasi absence de cou, et écartement important des yeux les repoussant au limite du visage.
  2. Un îlot rond et émergeant (surgissant de la mer) comme un sein dont la nature féminine semble compensée par ce phare, en son sommet, affirmant une puissance phallique. Un lieu neutralisé et neutre comme l’enfance, que renforce une vie marginale, dans l’indéfinition d’un lieu et de l’activité professionnelle du père.
  3. Les autres masques sont celui d’un cochon et d’un poisson.
  4. D’où ces étranges cicatrices sur les tempes du père, qu’Edison dessine pendant son sommeil, faisant en même temps son autoportrait possible (il ne dessine pas le postiche du père) en ce lieu sans miroirs.
  5. Au sens archéologique de ce mot. Edison fouille la terre, découvre le masque de cochon du père, dont la fonction est uniquement de cacher/changer le regard. Quand il dessine, il reproduit l’objet mais aussi les circonstances de sa découverte (lieu, fonction, etc.). A la quasi-manière d’un scientifique, il indexe le monde qui l’entoure.
  6. Edison y fait des illustrations d’hameçons, de mouches, pour un catalogue de pêche.
  7. L’enfer est dans les détails, il les regarde, les isole, les analyse.
  8. Une à deux cases par pages.
  9. D’où ces abstractions précédant et finissant le livre.
  10. Et pour compléter cette chronique, un bel entretien de l’auteure.
Site officiel de Renée French
Chroniqué par en mars 2007

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