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Pauline (et les loups-garous)

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Naturellement, on commence en musique[1] — sans surprise, avec le Highway to Hell d’AC/DC et un conducteur qui s’appelle Angus. C’est la nuit, ils sont jeunes, ils sont deux, ils sont en cavale sur la route de l’Ouest, et rêvent d’un monde meilleur et libre de l’autre côté de l’océan. Ils auraient pu être des personnages de film, de Thelma et Louise à Natural Born Killers, versions plus ou moins modernes et éclatantes des «Bonnie & Clyde» d’hier. Mais la réalité s’entête à être banalement ordinaire et ne tient pas ses promesses, qu’il s’agisse de traversée de cerfs ou de lendemains qui chantent. Les grandes étendues sauvages américaines laissent la place à la tristesse d’une Vendée en basse saison — pas de «Belle Province», juste la province où l’on s’ennuie.

Et puis, il y a les loups-garous du titre, entre parenthèses, comme cachés, comme s’il y avait Pauline, et que forcément, les loups-garous devraient rôder non loin. Animaux et inquiétants, ils sont là, ils chassent, et Pauline (en proie désignée) se dérobe, fascinée et effrayée à la fois. Spectatrice souvent dégoutée, elle se refuse et s’échappe, alors que la menace se rapproche, du lointain petit chaperon rouge des aires d’autoroute à son amie Jess — et elle, la prochaine sur la liste ? Il y a là une part d’inéluctable, et quand bien même Pauline résiste, elle finira bien par y passer elle aussi.
Ainsi Angus, qui piaffe de frustration longuement entretenue, Angus qui écoute AC/DC (groupe turgescent par excellence), Angus qui voudrait bien courir avec la meute. Angus qui est pourtant bien passé par l’épreuve initiatique en allant défier un vieux mâle, mais dont la virilité est toujours contestée, reniée par celles qu’il approche. Alors que le très propret Martignole, à l’autre bout de la réussite, ne s’embarrasse même plus de timidité pour affirmer ses désirs … et se servir.

D’une certaine manière, la référence au destin tragique du premier chanteur[2] du groupe Australien («mort étouffé dans son vomi») résume aussi la trajectoire de ces deux adolescents en quête d’avenir : coincés entre la liberté éphémère du bitume et la trivialité d’une réalité peu reluisante, sur les aires d’autoroutes ou à mettre de la soupe de poisson en bocal. On essaie encore d’y croire, de cultiver l’illusion d’un «American Dream» — mais la cavale s’enlise, et l’ivresse du road movie fait place à deux mois de planque immobile. Parce qu’il ne s’agit pas d’Amérique ici, mais d’une bonne réalité sociale à la française, de celle que l’on ne trouve pas dans les pages du Parisien.
Pourtant, le dessin de Stéphane Oiry entretient le doute, en évoquant à plusieurs moments (chez Martignole, dans la forêt) l’univers graphique de Charles Burns et de son Black Hole. Mais comme c’était le cas pour le superbe Roi des Mouches de Mezzo et Pirus, on évite ici la parodie ou la redite, pour n’en garder que la puissance sensuelle et l’évocation d’une certaine nostalgie.
Parce que c’est ce qui ressort également de ce livre, de la tendresse pour l’évoque révolue des road movies, du bon rock et des Hell’s Angels (et puis des nanas sympas en tenue de cow-girl qui attendent leur mec qui malheureusement, finit toujours par venir), tous autant symboles aujourd’hui dépassés porteur d’un glamour simple — une sorte de glamour prolétaire, qui a du mal à résister à l’arrivée des types trop proprets du marketing avec leurs maisons avec piscines, et qui écoutent sans doute de la techno de merde.

L’adolescence hésite au seuil de l’âge adulte, mais la nature des choses prenant le dessus, la suite ne fait pas de doute. Et même si les conventions du récit (Américain ou autre) pourraient nous entraîner ailleurs, vers le happy end avec sa conclusion facile et presque déjà tracée — il y aurait tous les éléments pour que, et finalement non. Et l’on reste sur cette dernière page en suspens, à se demander s’il n’y a vraiment rien après… après, il n’y a plus que la quatrième de couverture, avec l’obscurité des bois, et un peu de lueur au loin — lumière qui s’éloigne ou jour qui se lève, va savoir…

Notes

  1. Et de la musique, il y en aura partout, références appuyées et allusions fugitives.
  2. Dont incidemment, Highway to Hell est le dernier album.
Site officiel de Appollo
Chroniqué par en juin 2008

→ Aussi chroniqué par Jessie Bi en juin 2008 lire sa chronique

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