Stigmates

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Un homme, perdu dans l’alcool et dans la vie, se retrouve avec des Stigmates aux deux mains.
Deux sur les cinq, c’est peu ! vous diront les fanatiques chrétiens. Mais l’homme n’en est pas un, il est loin de toute théologie, et ces deux stigmates comme points d’interrogations, suffiront à lui faire découvrir un sens à sa vie.

Ce personnage est innommé dans le livre, mais pas innommable puisque à l’hospice où il sera recueilli, une nonne le nommera P. (P. comme personne ? Ou P. parce qu’une personne ?).
Avec ses traces de Dieu dans les mains, l’homme s’aperçoit qu’il ne peut plus rien saisir sans pleurer ou faire pleurer. Qu’est-ce donc dans ces paumes : des fleurs rouges ? Des sexes de femmes ? Des yeux rouges de larmes ?
Il provoque l’attirance par crédulité et par incrédulité. Il exploitera les deux, jusqu’à ce que mort s’ensuive, et il survivra au/à un déluge qu’il croyait après lui comme beaucoup.

Après cette révélation des stigmates (image latente dans les paumes), ce clochard céleste subit cette chute vertigineuse (aux portes de l’enfer/folie).
Puis, viendra la rédemption par le côtoiement des morts, et la révélation du verbe et des mots d’un livre de prières poétiques. Ce sera là sa plus grande épreuve : comprendre qu’il est vivant.
Il deviendra sain (saint du quotidien), c’est-à-dire une personne humaine qui s’accepte, elle et les autres, à tous les temps, à tous les participes.
Les stigmates sont des fleurs à offrir. Il aidera son prochain de ses mains marquées, sans craindre la douleur.

Vous le savez, Mattotti est d’Italie, là où le mythe de saint François est fondamental (car il s’y est fondé). De Giotto à Pasolini, le saint qui a reçu les (cinq) stigmates et parlait aux oiseaux, hante l’art italien en lame de fond.
Allez donc voir au Louvre, le saint François d’Assise recevant les stigmates de Giotto. Il y a du rouge, du jaune, et un fond d’or, les mêmes couleurs que sur la couverture du livre de Mattotti.
Chez Giotto, le personnage semble une marionnette du Dieu qu’il adore. Celui de Mattotti est toujours une marionnette, mais d’une humanité (déicide ?) qui se détesterait. Saint François reçoit les stigmates avec la joie mystique, tandis que P. les reçoit avec une question : pour quelle raison ?

De Pasolini (qui fût Giotto dans l’un de ses films), Mattotti a gardé un mysticisme athée, une sorte d’âpreté à la terre en regardant le ciel et les hommes. Son personnage, devant cette passion (au sens christique) devenue soudainement irrationnelle plutôt qu’irraisonnable, va s’y trouver plongé jusqu’à la quasi-noyade. La quête deviendra alors celle de liens libératoires, par la compréhension de ce langage chiromancique.

Stigmates avait été ébauché une première fois en 1994, dans Histoires Graphiques, Le retour de Dieu des éditions Autrement. 22 planches qui permettent aujourd’hui de bien comprendre et de mieux apprécier l’ampleur (et la profondeur) que Lorenzo Mattotti et l’écrivain Claudio Piersanti ont donné à leur récit.
Une lecture croisée des deux uvres montre les repentirs, ce qui a été gardé, et laisse deviner (ou imaginer) les parts de suggestion et d’intervention de Piersanti. Juste une spéculation, car les deux auteurs maintiennent le flou, brouillent les liens dans leur part respective de création.
Piersanti se dit à la fois (par ébauche) à l’origine du récit, tout en expliquant que les images (ébauches) de Mattotti, sont à l’origine du récit. Va et vient incessant et mise en parallèle entre Mattotti et Piersanti, entre les images et les mots. Une sorte de métier à quatre mains, mais maintes et maintes fois remis à l’ouvrage.

Pour nous montrer les stigmates dans les mains, Mattotti avait besoin des traits, des lignes, les mêmes que celles que nous avons dans les mains (les lignes de vie : stigmates du temps et de l’usage).
Mattotti nous avait offert des jeux de matière pour refléter la lumière, qui nous ont marqués (stigmatisés) à jamais.
Là il utilise le dessin. L’onde n’y est plus renvoyée, mais travaillée, tracée, stigmatisée.
Il travaille l’onde sur le plan, celle de la feuille blanche, soudainement passée dans ses mains, de l’état solide à l’état liquide par sublimation (non-pas chimique (évidemment) mais esthétique).
Quand vous lancez un caillou dans un plan d’eau lisse, vous obtenez de l’impact, des cercles parfaits et concentriques, qui ne sont autres que des ondes rendues visibles (auréolées) par les particularités de l’état liquide.
Mattotti rend ainsi la feuille blanche, comme un plan d’eau (en négatif) et la fait onduler sous plumes.
Par son travail de l’onde il y fait aussi naître la profondeur. Il multiplie les plans ondulés qu’il confronte et délimite, pour en faire surgir ses images. Point, ligne, plan ondulent entre eux pour le mouvement et la narration. Les ondes comme les cercles concentriques sur le plan d’eau se déploient de plans en plans, de cases en cases.

Accordeur et compositeur d’ondes en surface et en profondeur dans l’espace liquide et laiteux de la planche, tel est Mattotti dessinateur, oscillant entre le musicien (de l’onde sonore) et le sculpteur (de la 3ème dimension).
Il ajoute des traits, multiplie les ondes, comme le sculpteur ajoute de la terre pour saisir son volume. Le sculpteur voit avec ses mains (qu’a-t-il dans ses paumes ? Des yeux ?), il ajoute de la terre, la tasse, la densifie, la stigmatise.
Cette multiplication des traits, ces lignes brouillonnent constamment en mouvement comme l’électron autour de son noyau, évoquent les dessins de Giacometti, artiste qui dessinait (peignait aussi) comme il sculptait. Il faisait surgir ses marcheurs filiformes de la terre, comme il faisait surgir ses portraits d’amis d’un magma bouillonnant (filiforme) de traits.
Mattotti procède de même, mais tisse plus qu’il n’accumule. Narration oblige, il ne peut accumuler (au risque de faire du surplace, ou sur case). De plus son personnage par sa quête mystique, veut s’arracher à cette matière la terre. Le problème n’est plus l’accumulation (de/sur terre), mais la pauvreté. Ainsi Mattotti voile, revoile ou dévoile de fins tissages pauvres en matière, pour montrer la pauvreté qui se cache (prend forme) sous la fine crasse (accumulée), et que l’accumulation (sur terre) est une (fine) forme de pauvreté (d’où la tentation de l’ermitisme).

Comme tous les grands narrateurs Mattotti laisse à deviner (dévoiler). Influence du dessinateur sur le narrateur ? Mattotti dessinateur, quand il multiplie les traits et la ligne brouillonne laisse à deviner aussi.
Dans ces pochis de lignes, l’oeil se perd avec délectation, jouant à se surprendre à voir (ou ne plus voir) les figures. Avec l’abstraction comme complice, on fouille, on suit les lignes. À vitesse folle dans les tourbillons de traits, on sort étourdi des images. On y pense haletant, puis on y replonge extatique.

Le trait est noir mais pas charbonneux. Il est croisé et savamment tissé. Aucune dispersion du trait par étalement de la matière. Pas de poussière, juste de la ligne pleine ou déliée, du point en mouvement, de l’onde contrastante (noire) sur la fluidité blanche de la feuille.
Aucun aplat de noir, juste du maillage (mariage) de traits.
Ce sont les aplats blancs comme neige (littéralement), qui mettent fin à l’histoire. S’accumulant sur le plan (de perception), ils le feront disparaître, figeant l’onde (mouvement) dans la glace du fluide figé. La lumière passe, ne se matérialise plus sur l’onde liquide, ne se devine plus, d’où transparence et invisibilité. Il n’y a plus rien à voir, alors comme une paupière qui s’ouvre après un rêve, le livre se ferme. Il n’y a pas de mot fin, puisque ce livre reste désormais présent à nos côtés pour toujours.

[Jessie Bi|signature]

Je ne suis pas versé dans le mysticisme et j’avoue que j’ai eu peur à un certain moment dans ce récit. C’est une histoire idiote, notre ivrogne de héros se réveille d’une bonne cuite avec des saignements inexpliqués au creux des mains. Pire, ces saignements ne s’arrêtent pas. Tout le monde pense à des stigmates … et ça sera le début d’une course contre (vers ?) le destin. Ces signes ostentatoires de différence mèneront le héros sur un chemin difficile où les accalmies sont de courtes durées.

Que faire quand le destin s’acharne sur vous ? Rester prostré ? Ce récit a beaucoup de charme et le dessin de Mattotti l’enlumine avec beaucoup de poésie et quelques envolées lyriques dont il a le secret. On regrettera juste que la mise en page soit si sage … comme pour répondre au côté inéluctable du destin, à la douce marche du héros vers un avenir qu’il sait difficile.

Félicitations aussi au Seuil pour la maquette et mention spéciale à Piersanti pour la 3e de couverture (belle anecdote !).

[Yvan|signature]

Site officiel de Lorenzo Mattotti
Site officiel de Le Seuil
Chroniqué par en juin 1998

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