Joe Sacco

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Palestine est le type même d’album politique. Il représente un important travail journalistique. L’auteur, Joe Sacco, s’immerge en Palestine à la fin de 1991 et au début de 1992 et rencontre bon nombre des protagonistes palestiniens du conflit qui oppose juifs et arabes.
L’album reprend avec beaucoup de liberté dans la mise en page, les interviews réalisées sur place. Il apporte également le recul de l’auteur sur les propos recueillis, ses interrogations sur ce qu’il a vu, nous renvoyant à notre propre perception de l’information. Cet album tire également sa richesse de cette lecture à deux niveaux.
Au moment où une série télévisée israélienne suscite un tollé général parce qu’elle évoque les agressions subies par les Palestiniens depuis l’origine du confit, sujet manifestement toujours tabou (Le Monde du 8 avril 1998), cet album reste totalement d’actualité.
Retour sur ce livre remarquable paru en France, à la fin de l’année 96, avec son auteur, Joe Sacco, né à Malte en 196l, qui vit actuellement aux Etats-Unis.L’Indispensable : Pourquoi avez-vous choisi la bande dessinée pour parler de la Palestine ?

Joe Sacco : J’ai fait des études de journalisme et je suis dessinateur de bande dessinée. Mais à cette époque, je ne travaillais plus pour les magazines et les quotidiens. Je me considérais comme dessinateur de bande dessinée et je voulais toujours utiliser mon statut de journaliste pour écrire sur l’actualité.
Je n’étais pas photographe. Je ne faisais pas de film. La bande dessinée était donc le seul moyen pour un artiste dessinateur pour parler de l’actualité. Je suis allé spécialement sur place pour faire une bande dessinée sur la Palestine.

L’I. : Est-ce que les planches ont été faites à ce moment-là ?

J. S. : Si j’avais essayé de dessiner, il y aurait toujours eu des gens pour voir ce que je dessinais. C’était plus important pour moi d’interviewer des palestiniens pendant que j’étais là-bas. J’ai passé mon temps à faire ces entretiens et à prendre beaucoup de photos. J’ai donc réalisé toutes les planches après.

L’I. : C’est un sujet extrêmement sensible, comment l’avez-vous abordé pour être le plus juste possible ?

J. S. : Aux États-Unis, presque tout le monde est pro-israélien. Pendant ma jeunesse, on m’a inculqué que les Palestiniens étaient des terroristes, étaient les agresseurs. Comme je vivais aux États-Unis, j’avais les mêmes idées que tous les Américains en général.
Mais j’ai progressivement changé d’avis, en particulier quand Israël a bombardé Beyrouth en 1981 et après l’invasion du Liban en 1982. Je voulais écrire contre ce point de vue unilatéral.

L’I. : Dans le livre, vous commencez à présenter la situation avec objectivité et puis à un moment, il y a un coup de colère et vous montrez que les Palestiniens sont aussi et surtout des victimes.

J. S. : Ce n’est pas une création objective, même au début. Les Palestiniens sont encore des victimes, même s’ils ne sont plus que des victimes. Ce sont des gens comme tout le monde avec des bons et des mauvais côtés. Ce ne sont pas des anges non plus.

L’I. : Il y a quand même beaucoup de passages où vous dénoncez les conditions d’emprisonnement, l’intimidation, les actes tout à fait arbitraires, la torture, ce n’est pas seulement montrer les Palestiniens comme les juifs. Est-ce que ce n’est pas la volonté de remettre en question notre façon de voir entraîner l’autre ?

J. S. : Cela ne changera pas grand-chose. Il n’y a pas de doute que les Palestiniens sont aussi des victimes. Mais je voulais montrer également, d’une façon aussi complète que possible, que la vie continue. Les gens boivent du thé. Ils sont là avec leurs enfants sur leurs genoux. Ils aiment leurs enfants. Il y a toujours des problèmes mais la vie continue.
Spécifiquement, en ce qui concerne cette histoire sur la torture, j’ai interviewé un homme qui avait ses deux filles avec lui. Dans l’album, on découvre sa maison, on voit comme il vit, qu’il appartient à la classe moyenne. J’amenais cette histoire sur la torture tout en présentant des images de sa vie quotidienne.

L’I. : Dans le livre, vous dites : «Le succès de ma BD dépend du conflit. La paix ne payera pas le loyer.»

J. S. : Cette partie sur le loyer est ironique, cynique même, car je ne vais pas gagner ma vie avec cette histoire.
Quand je suis parti là-bas, je cherchais toujours les histoires graves qui m’aidaient à présenter l’histoire palestinienne, qui ont fait que les Palestiniens apparaissent aussi comme des victimes, qui accentuaient ce sentiment d’occupation. Cela a aidé mon histoire d’entendre les récits les plus durs, les plus tristes. Il y a toujours du cynisme. Cette phrase : «La paix ne paie pas mon loyer» était un moyen cynique de me regarder, un moyen sombre d’exprimer que je n’étais pas heureux de ce que je voyais.

L’I. : Votre présence dans le récit donne une dimension supplémentaire à l’image du Maus où Art Spiegelman est à la fois le fils qui recueille l’histoire de son père, et le personnage-auteur face à sa création.

J. S. : Je pense que la bande dessinée est un médium très puissant. Je suis sûr que ce récit montre la réalité.
Pour moi, c’était la seule façon de raconter cette histoire. Me dessiner moi-même soulignait le fait que l’on voyait clairement la réalité à travers mes propres yeux et que ce récit n’était pas du tout objectif.
J’ai restitué ce que j’ai vu avec authenticité. C’était important que l’on voie à certains moments que j’avais peur. Les gens me soupçonnaient. Quand on écrit, je crois que l’on peut moins s’impliquer mais quand on dessine, c’est difficile de rester en dehors.
Me dessiner moi-même était un moyen également de montrer que je n’étais pas sûr que cela change quelque chose. Je ne suis pas sûr que le fait d’avoir fait cela soit bien. Je l’espère.

L’I. : Dans l’histoire, il y a toute une partie sur les femmes. On a le sentiment que le combat féministe de ces femmes symbolise les difficultés du conflit. Elles ont les mêmes problèmes à changer la mentalité des hommes palestiniens et Juifs et Palestiniens ont les mêmes difficultés à évoluer pour accepter l’autre.

J. S. : C’est un excellent moyen pour montrer pourquoi je me dessine moi-même dans l’histoire. Je trouvais ridicule de décrire la situation des femmes palestiniennes sans me dessiner moi-même, sans montrer que j’étais un Occidental qui venait avec plein de préjugés occidentaux.
Quand une femme voilée me parlait, j’étais étonné parce que je ne savais pas qu’elle pouvait parler anglais. Quand elles sont voilées, on a l’impression qu’elles ne parlent pas du tout, qu’elles sont complètement renfermées. C’est un préjudice que je leur portais.
J’ai interviewé les femmes qui font partie des organisations féministes et elles ont raconté les problèmes qu’elles voyaient. C’était important que ce soit elles qui présentent le conflit et pas moi et montrer ainsi qu’il y a des femmes islamistes qui ont leurs propres idées sur le rôle des femmes.
Il y a les deux aspects, le côté féministe que tous les occidentaux veulent voir parce qu’ils sont d’accord avec ses idées mais aussi des femmes islamistes qui sont contentes de leur condition. Je ne sais pas si elles sont satisfaites, mais elles sont à l’aise dans leur condition et elles me demandaient pourquoi je leur posais toutes ces questions. « Nous ne nous posons pas de questions ». Certaines ne sont pas d’accord avec les féministes.
Je ne sais pas si changer la situation des femmes changera la situation entre les Palestiniens et les Israéliens. Je ne pense pas que l’un puisse entraîner l’autre. Cela ne changera pas grand chose.

L’I. : C’est un récit qui ne cherche pas à correspondre à un type de bande dessinée précis. Il y a beaucoup de liberté dans la mise en scène.

J. S. : Aux Etats-Unis, il y a une tradition pour des histoires autobiographiques. La mise en scène de l’auteur fait partie de cette tradition de la bande dessinée indépendante. Quand j’étais sur place, j’ai eu très lentement sur l’occupation et en même temps que je les apprenais, je les ressentais. Il me paraissait indispensable que les lecteurs apprennent également au même rythme, avec la même lenteur.
Pour la mise en page, il y a une raison. Quand je souhaitais montrer beaucoup d’action, je dessinais avec de très petits tableaux, avec le texte en phrases courtes. J’ai trouvé cela chez un auteur français : Louis-Ferdinand Céline.
Quand je raconte l’histoire sur la torture, les tableaux sont beaucoup plus égaux. Ainsi lorsque la pression augmente, je fais des tableaux de plus en plus petits et l’histoire devient claustrophobique. Et puis il y a d’autres scènes où je dois donner des informations, où je n’ai pas besoin d’une action rapide, il y a alors beaucoup plus de textes, c’est plus calme, c’est juste plus lent pour raconter l’histoire.
C’est pour ça que la bande dessinée est un moyen superbe pour mettre en scène ces histoires parce que tu peux toujours changer de technique pour raconter différentes situations ou différentes émotions…

Propos recueillis par Bruno Canard. Traduction de Suzanna Tizack.
Précédemment publiés dans L’Indispensable n°1 en Juin 1998.

Entretien par en mai 1998