Black Jack de Tezuka Osamu
En français Black Jack, publié chez Glénat (Manga)
Dans une langue exotique Black Jack, publié chez Kôdansha
Chroniqué par Jessie Bi en décembre 1998

En Asie extrêmement à l’Est, le monde entier le sait (et vous faites partie du monde entier), il y a le yin, il y a le yang. Originellement à l’Est, Tezuka le sait. Depuis sa tendre enfance il voit le noir côtoyer le blanc dans le cercle du taiji, d’où deux yeux le regardent. Mais en tant que mangaka il avait aussi tous les jours cet espace blanc entre les cases, qui quel que soit le dessin était toujours là. Même invisible, il devenait présent par l’habitude. Dû à la mise en séquence, entre deux cases, ou deux dessins, il y avait forcément du pur inframince irréductible et (car ?) innommé. Puis un jour, sa formation de médecin lui rappela des mots et des concepts. Plutôt que de voir ce blanc, ce(s) trait(s) comme une séparation il le(s) vit comme une membrane de réunification, un tissu fibreux qui remplace une perte de substance ou une lésion inflammatoire, il le(s) vit comme une cicatrice. Il avait mis un mot et le diagramme du taiji qui le contemplait depuis son enfance, cette petite boule à deux yeux contenant du noir et du blanc, avait donc en son milieu une cicatrice ; belle et lisse certes, mais cicatrice quand même. La petite boule devint donc tête, à laquelle il rajouta un corps (des rajouts qui évidemment occasionnèrent d’autres cicatrices et des mises en séquences ...).

Du tout il fît un personnage, il en fit un chirurgien de l’impossible (comme lui, qui est aussi un chirurgien impossible (car devenu mangaka)). Il l’appela Black Jack (par jeu), qui veut dire valet de pique en anglais, car il assume celui de valet (il se fait payer pour servir), et pique car il faut bien pour recoudre les plaies (play).
Black Jack ! Cette expression anglaise a une sonorité qui lacère l’air. Elle contient le noir (black) et le mot Jack, qui contient le Jack qui éventre (chirurgicalement !) et le Jack qui court sur le haricot magique. Tezuka ne pouvait pas rêver mieux comme nom de personnage. Entre horreur et merveilleux, son personnage plein de cicatrices se situe sur toutes les cicatrices, qu’elles soient sociales ou psychologiques.
Trace de blessure, Black Jack a été piqué, c’est pour ça qu’il pique, c’est pour ça qu’il est piquant, et qu’il apparaît piqué (marginal) aux autres les vrais piqués (les vrais fous). Mis au banc de la société (des médecins et des autres), celle-ci l’appelle avec tout son fric (et elle en est pleine), quand il y a un impair (vingt et un).
De son (ou sa mise au) banc il voit plus haut et Black Jack y rit faussement cynique.

Dans le jeu c’est lui le vrai banquier car comme le disent obsessionnellement les malades et les vieux l’important c’est la santé. Black Jack endigue la mort quand celle-ci déborde. Il rafistole aussi et quand il ne peut pas, il ne peut pas et c’est tout (et comme c’est tout c’est beaucoup).
Bien que par les coutures Black Jack ressemble à la créature du docteur (Frankenstein), il ne faut pas confondre. Il n’est pas créature, il est le docteur, il est créateur.
Pour une fille kyste de 18 ans il créera une enveloppe charnelle artificielle, mais de la taille d’une enfant de maternelle. Dilemme pour elle (amoureuse), et ambivalence accentuée (plus de noir) pour Black Jack. La relation amoureuse ne peut avoir lieu du fait des apparences (de l’âge des corps). Recodage de la part de Tezuka et jeu avec les apparences sur le classique faire-valoir enfantin de l’adulte héros de bande dessinée. Ne pas se fier aux apparences car Black Jack est un mal saint.

Ces albums sont faits uniquement de courtes histoires un peu fables, un peu mélo, comme des miroirs (reformant) à facettes sur la vie. Tezuka fait là une sorte de testament (parabolique) : sagesse et leçon du maître sur sa vie (corpus) et son médium (l’impair n°9).
Ici Tezuka abat ses cartes à chaque histoire. Médecine de l’âme aussi, nous ne cessons de vous le dire, la bande dessinée n’est plus un simple (dérisoire) divertissement.

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