Alabaster

de

Alabaster est l’homme hypodermique, l’homme à l’apparence translucide devenu un écorché vif, un Edmond Dantès dont la vengeance portera finalement moins sur ses accusateurs directs que sur l’idée de beauté en soi qui l’aurait fait tomber.

Depuis l’anneau de Gygès, l’invisibilité était avant tout un moyen pour évoquer des question morales, un état où l’on profitait de l’impossibilité d’être vu pour agir à sa guise, et remettre en cause l’idée de bien, de mal et de justice. Si cette capacité d’être absent de tout regard se faisait traditionnellement via un artifice ou un objet (dont la perpétuation la plus récente serait la cape d’invisibilité d’Harry Potter), avec le tournant du XXème siècle, l’invisibilité devient une question de réfraction qui atteint les chairs. L’homme devenant invisible, implique que son corps le soit. Avec cette nouvelle réfringence, c’est donc nu, dans la plus simple apparence, que l’on devient invisible. Et si cette faculté est non réversible, se pose alors la question du redevenir visible qui se fait dès lors de manière indirecte, via la trace bien sûr, mais aussi les vêtements et le maquillage. Cette nuance et ses conséquences inaugurées par H. G. Wells, Tezuka s’en empare pour les amplifier à l’aune des grandes problématiques de son temps[1] et de celles de la bande dessinée.

Celui qui allait devenir Alabaster, James Block, était un être invisible à sa naissance de par sa couleur de peau dans un monde de blancs. Afro-américain, il payera le fait d’avoir été trop visible comme athlète triomphant (corps idéal) et d’être tombé amoureux d’une star du petit écran, ce média radieux dont la motivation, voire l’essence même, est justement l’apparence et les émotions qu’elle provoque.
S’en suit un désir de ne plus être noir, d’un au-delà de l’apparence, qui semble pouvoir être satisfait par la rencontre en prison d’un vieux savant semblant fou à ses contemporains, inventeur d’un rayon rendant invisible, mais dont la mise au point lui a coûté la vie de sa fille et la liberté.
James Block, sa peine purgée, trouvera ce trésor que lui lègue ce nouvel abbé Faria, et tentera de l’utiliser sur lui. Mais l’usage de cet appareil qui se présente sous la forme d’un pistolet rayonnant, provoque une extrême douleur et, surtout, l’invisibilité totale du corps se révèle mortelle. Si Block n’aura fait qu’entamer le processus, il a pourtant paradoxalement exaucé une de ses premières motivations au prix d’une défiguration. Block n’est plus black comme il le désirait, mais d’albâtre moins pour la prétendue blancheur de ce matériau (celui-ci pouvant en effet tirer sur le roux) que pour sa translucidité faisant apparaître à la lumière, des structures veineuses minérales sous-jacentes. Notre personnage devient Alabaster puisque le rayonnement a rendu invisible son derme et son épiderme, en a fait un homme semi transparent.[2]
Il passe d’un homme à la peau sombre, innocent dans tous les sens du terme, à un être s’habillant de noir et à la peau translucide, devenu coupable en commençant à tuer.

De ce qui n’aurait pu être qu’une nouvelle, Tezuka fait un roman feuilleton passionnant en introduisant le personnage d’Amy, petite-fille du savant rencontré par Block. Touchée à l’état fœtal par le rayon du professeur, elle est devenue en grandissant complètement invisible, à l’exception de ses yeux, de ces parties des globes oculaires protégées par les paupières.[3] Ce personnage est extrêmement innovant pour l’époque. D’abord parce qu’il reste visible par son regard. Pour s’éclipser totalement Amy doit fermer les yeux, avec ce paradoxe : ce qui la rend visible (à minima) au monde, est ce qui lui rend visible le monde.[4] Ensuite elle interroge une forme d’érotisme. Extrêmement belle, elle se déshabille pour être invisible, elle neutralise le désir là où le strip-tease le maximise. Enfin, sa beauté étant non incarnée (sans carnation) c’est le maquillage et le vêtement qui lui donnent figure. Pigments et toile sur peau, Amy n’est qu’une image de femme quand elle devient visible.
L’inspecteur Rock Holmes, Narcisse moderne amoureux de sa propre image, ne pourra d’ailleurs abuser complètement d’Amy qu’après l’avoir recouverte de laque. Devenue l’image d’une femme objet, c’est un peintre d’affiche ou d’enseigne qui expliquera à la jeune femme comment se défaire de cette substance pigmentaire. Pour la première fois, elle aura conscience de sa nudité, s’habillera pour la cacher, comprendra ce que l’apparence même la plus angélique peut cacher de monstrueux.[5]

Alabaster et Amy, couple cauchemardesque désincarné, entameront dès lors une croisade contre la beauté, contre la tyrannie des apparences. Le point d’orgue en sera le projet d’une utopie urbaine : Alabastopia, la «capitale, la plus insolente, la plus étrange et la plus répugnante que le monde ait jamais connu», le pendant sombre et diamétralement opposé de ce qui détermine depuis longtemps les Beaux Arts.
Cette idée de beauté en soi flirtant avec l’académisme, interroge de manière sous-jacente (sous-cutanée pourrait-on dire) l’esthétique de ce manga, voire plus généralement la place de ce medium d’images dérisoires dans le monde contemporain. Par d’autres aspects, c’est aussi un album exemplaire de ce que certains appellent l’art invisible et de ses techniques narratives feuilletonnesques.[6]

Notons pour finir que le demi-frère d’Amy, Kanihei, photographe depuis l’adolescence, œil objectif par conséquent dans ces années post Blow-up, est celui qui mettra fin à cette histoire. Sa rusticité de reporter, sa visée reflex, le fait de faire des images fixes, sa faculté de suspendre l’invisible, de révéler, détailler, fait qu’il s’oppose à sa manière à la rhétorique ou l’esthétique autrement académique d’Alabaster. Celui-ci ne reproduit que l’inverse de ce qu’il a subi. Il veut peupler le monde d’êtres vivants « écorchés », d’êtres aux mécaniques internes apparentes. Reste qu’il s’agit d’apparences et que le système d’Alabaster ne les traverse toujours pas, ne fait qu’en montrer divers degrés sans en résoudre la signification, la véritable traversée. Il n’est jamais franchissant, mais bien seulement repoussant.

Notes

  1. Alabaster est paru dans l’hebdomadaire Weekly Shônen Champion de décembre 1970 à juin 1971. Il reflète ce qui bouleverse le monde d’alors : le racisme et la ségrégation aux Etats-Unis, les «Black Panthers» aux jeux olympiques de Mexico en 1968, etc.
  2. Alabaster est un homme «hypodermique» puisque ses poils ou ses cheveux sont invisibles et que les racines de ceux-ci se situent tous dans le derme. De plus, la structure veineuse devenue visible et la taille de ces vaisseaux suggère l’hypoderme. Sur l’idée d’homme transparent, qui a marqué l’entre-deux guerres et l’après-guerre, dont Tezuka enfant a du connaître ou pour le moins avoir entendu parler, voir ici.
  3. Suivant la règle implicite de cette histoire, où toute personne complètement invisible meurt. Elle devient un cadavre invisible que l’on doit faire… disparaître, en l’enterrant par exemple. Conclusion : la mort perd sa visibilité, mais la putréfaction demeure. Il faut enterrer les victimes sous peine d’odeur. L’olfaction, un autre sens pour voir le monde à la manière de certains animaux.
  4. On soulignera de très belles scènes avec les yeux d’Amy suspendus comme deux papillons perdus dans un décor, qui parfois semblent compléter l’expressivité de ce regard.
  5. Notons que Holmes se grime, chose que ne fait pas Alabaster. Lui ne se cache pas il veut montrer le «véritable intérieur».
  6. Comme le montre Harry Morgan sur le blog de Neuvième Art.
Site officiel de Tezuka Osamu
Site officiel de Editions FLBLB
Chroniqué par en mars 2012

Les plus lus

Les plus commentés