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L’ Histoire des 3 Adolf

de

A ma connaissance c’est la seule bande dessinée qui peut facilement se voir qualifier de « fleuve », dans le sens où on utilise cette expression pour désigner certains romans.
Ces 4 volumes font environ 1200 pages, soit deux fois moins que les 8 volumes de Bouddha. Mais cette dernière série travaille dans le registre du mythe alors que les trois Adolf sont dans celui du mélodrame (au sens noble du terme) et de la fresque historique.
Le récit commence en 1936 pendant les jeux Olympiques de Berlin et se termine en 1983 en Israël.
Le personnage principal est le japonais Soheï Togué. Envoyé comme journaliste sportif à Berlin, il n’y retrouve son frère cadet que pour assister impuissant à son assassinat à cause d’un document prouvant que la généalogie d’Hitler a des origines juives. Lui-même soupçonné et torturé, il réussit à s’emparer des documents, et pendant 1000 pages, va être poursuivi jusqu’au Japon en entraînant tout son entourage (direct ou indirect) dans d’incroyables et dramatiques rebondissements.

De multiples personnages vont se croiser, s’oublier, se revoir, le tout entre deux continents, entre deux pays alliés. Tezuka va en suivre plus particulièrement deux.
Tous deux prénommés Adolf, on les suivra de l’enfance à l’âge adulte. L’un est eurasien d’origine allemande (Adolf Kaufmann) et l’autre (Adolf Kamil) juif européen dont la famille a émigré au Japon. Eux aussi seront confrontés ou chercheront les documents de Soheï Togué ; et d’amis, ils deviendront ennemis, dans un affrontement qui culminera pendant la guerre israélo-arabe de 73.
Tezuka fait osciller constamment son histoire entre Japon et Allemagne avec une dextérité incroyable. Dés le départ il nous plonge dans son récit en nous faisant progressivement, mais rapidement, plonger dans les années 30. L’histoire commence par Togué devant la tombe d’Adolf Kamil en 1983, qui nous explique qu’il peut parler maintenant. Puis c’est Berlin 1936, suivent une autre scène et encore un flash-back sur le Japon quelques mois auparavant. Tout le récit est ensuite construit comme une longue remontée avec un palier plus ou moins long suivant les personnages suivis, jusqu’à la (ré)émergence progressive en 1983, pour boucler la boucle (elliptique).
Tezuka tisse son récit avec trois fils : le premier (Adolf Hitler) est la trame historique, le décor, et les deux autres (Adolf Kamil et Adolf Kaufmann) sont le bien et le mal. Dans sa grande finesse l’auteur montre à la fin, que ces limites ne sont pas évidentes, ou du moins floues et inconstantes sur certains points.

Le titre de ces livres ne doit pas être pris pour un simple coup marketing utilisant l’aura négative du prénom le plus sinistré de tous les temps. Il montre plutôt justement le schéma minimal de tout mélodrame et celui que Tezuka entend raconter.
Le plus passionnant dans tout ce travail c’est l’infinie possibilité stylistique que le maître japonais s’est forgé. Il peut tout raconter, sur tous les registres, à la fois d’une précision quasi-documentaire et d’une liberté de grand conteur populaire.
Dans le quatrième volume par exemple, Tezuka ne montre pas Hitler se suicidant mais tué par l’abominable Docteur Lump, ce personnage noir et maléfique, que l’on retrouve dans la majorité de ses bandes dessinées. En quelques sorte, il tue le mal par le mal, c’est-à-dire par son emblème personnel du mal (effet cathartique).
Tezuka construit d’ailleurs toute son histoire sur un beau paradoxe, puisqu’il fait courir ses personnages après des documents qui sont censés changer la face du monde, et dont on sait pertinemment qu’ils ne changeront pas le cours de l’Histoire, puisque l’on sait comment elle se termine.
Enfin il s’ajoute à tout ça une vision japonaise de la seconde guerre mondiale, et des conflits du Moyen-Orient qui n’est certainement pas le point le moins intéressant de ces albums.

Site officiel de Tezuka Osamu
Site officiel de Tonkam
Chroniqué par en décembre 2000
  • Très bien tes articles, je vais en profiter pour mettre des liens vers ton blog, à partir du mien !