Barbara (t.1-2)

de

Inspiration ou «air du temps» ? Dans le premier cas, étymologiquement, il y a souffle. Associer ce murmure à autre chose que des dépressions entre masses d’air chaudes et froides est devenu plus que naturel (surnaturel) puisqu’au final, déclaré cause, il fait sens, traduit, explique, rappelle en étant à l’origine d’une expérience esthétique. Dans le second cas il y a diffusion. L’artiste devient récepteur, analyse, invente mais dans un langage restant intuitif, qui va «au-delà», sachant le franchir pour en revenir, donnant évidence à l’indicible, toujours dans le cadre d’une expérience esthétique. Il y aurait donc deux figures d’artistes, celui qui retranscrit ce qui lui a été inspiré (d’une surnature) et celui qui exprime ce qu’il a saisi (de la réalité).
Yôsuke Mikura, écrivain trentenaire, est célèbre pour avoir saisi l’air du temps, mais se trouve en panne d’inspiration au début de cette histoire…

Au hasard, se désespérant d’une stimulation, il rencontre et aide une jeune hippie uniquement prénommée Barbara, demi clocharde alcoolique, inconstante corps et âme, qui va prendre une importance croissante dans sa vie. En le sauvant d’impasses «artistiques» extrêmes et confuses oscillant entre onanisme «pygmalioniste»[1] et zoophilie, il finit par voir le petit théâtre des horreurs de la réalité et un passé qui le paralysait. A nouveau au présent, l’inspiration vient à lui en même temps que la conscience du rôle de muse d’une Barbara paresseuse, négligée et ne dessoulant guère.
En rencontrant sa mère Mnémosyne (Mémoire), les doutes du Mikura rationnel s’estompent. Sous les traits d’une Vénus de Willendorf l’ancrant symboliquement dans un lointain passé préhistorique et les premières preuves d’activité artistique, celle-ci laisse clairement entendre que Barbara est la benjamine de ses filles. Pour qui se souvient des neuf muses, il sera légitime de se demander à laquelle fait allusion Tezuka. Pour qui continue à lire son histoire, on verra qu’il ne s’agit que d’un prénom, et que cette muse en change en devenant Dolmen dans le onzième chapitre. Alors Barbara à la place de Calliope, Clio ou Erato, pourquoi pas ? Ce que scelle ce prénom, c’est la relation entre Mikura et sa muse. Une relation souvent violente, où les charmes de Barbara (son esthétique) sont moins en jeu que son attitude à faire éviter le pire à un écrivain perdant ses repères, principalement pour cause de maturité.

A ne pas croire totalement en Barbara, Mikura la perdra.
Etriqué dans un mariage arrangé, ayant perdu son statut d’écrivain médiatique et talentueux, il fera tout pour la retrouver, y mettant toute sa vie et son art. Un ultime effort qui le laissera hébété et en vieillesse, offrant au monde un manuscrit ayant pour titre Barbara, commençant comme et avec les mêmes pages que la manga homonyme de Tezuka…

Cette mise en abîme ne fait pas de Tezuka un Mikura (ni l’inverse), car si le roman commence comme la bande dessinée, il ne peut évoquer comme cette dernière la postérité et le destin ultime de son auteur. Le rapprochement se fait dans leur interrogation face à l’acte créateur, dans le contexte particulier du Japon du début des années 70 questionnant violemment sa modernité et son identité.
L’interrogation en début de chronique sur l’artiste «d’expression» ou celui «d’inspiration» ne renvoie pas, ici, à cette dernière dualité mais bien plutôt à la problématique d’un auteur, lui aussi en pleine maturité, mettant en question son degré d’autonomie face à l’évolution de la manga, du public, des éditeurs et de la valeur de son œuvre antérieure. Une autonomie mise en doute à la fois par l’intervention d’une muse mais aussi par les recherches «stimulantes» d’un Mikura accro à l’air du temps, évoquant respectivement les contraintes éditoriales de toutes sortes et les surenchères liées à la conquête d’un public adulte.
L’intelligence de Barbara est d’avoir donné un statut narratif à tout cela et ce à un degré tel que le revirement artificiel faisant de Barbara une sorcière plutôt qu’une muse devient la preuve in progress du sujet de cette manga[2] tout en rappelant que la bande dessinée japonaise en général se fait dans les revues et a plus à voir avec l’art du feuilleton.

Si Barbara a bien la mère d’une muse, on ignorera si elle a le père idoine. Son brusque rôle de sorcière la ramène vers des contrées plus sombres avec en filigrane le diable pour maître à défaut de père. Ce dernier aspect ramène aussi le père de la manga au mythe Faustien qui le hante depuis le début de sa carrière. En quelque sorte et à un autre moment charnière de sa vie, Barbara serait l’équivalent pour Tezuka du Second Faust, partageant une débauche panthéiste avec, sous-jacente, cette même valeur testamentaire (au sens de témoignage et de pacte) au regard de l’acte créateur.

Notes

  1. Dans le cadre inédit du point de vue mythologique d’une Galatée restant statue et d’un Pygmalion l’ignorant statue et ne la voyant que femme…
  2. Notons que cet aspect de l’œuvre vient pour l’essentiel de la postface de Tezuka dans le premier volume de Barbara écrite à l’occasion d’une réédition au Japon en 1982, expliquant qu’il a réagit en fonction des réactions des lecteurs de Big Comic.
Site officiel de Tezuka Osamu
Site officiel de Delcourt (Akata)
Chroniqué par en février 2006

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