Kirihito

de

Je tiens à le signaler tout de suite — aux quatre volumes de l’édition française chez Delcourt, j’ai préféré le somptueux pavé américain publié par Vertical. Une édition moins coûteuse, avec un impression impeccable bénéficiant d’un plus grand format, le tout sous une superbe couverture signée Chip Kidd[1] … que demander de mieux ? C’est donc avec un certain plaisir gourmand que je me suis plongé dans la lecture de cette jolie brique.

L’intrigue de ce thriller médical de plus de 800 pages tourne autour d’une maladie mystérieuse, la maladie de Monmô. Maladie étrange qui transforme les hommes en chien, elle frappe essentiellement les habitants d’un petit village Japonais. Parti en étudier sur place les symptômes, le jeune et brillant docteur Osanai (Kirihito de son prénom) va se retrouver atteint à son tour de la fameuse maladie, suite aux manigances de son mentor, l’arrogant Directeur Tatsugaura. Seul recours peut-être, son ami et collègue le docteur Urabe.
La structure du récit fonctionne au gré des inspirations de Tezuka. Une fois les protagonistes mis en place, il lui suffit de dérouler efficacement les séquences, construisant au fil des chapitres les trajectoires parallèles de ses deux médecins[2] — d’un côté, Osanai cœur noble dans un corps de monstre, de l’autre Urabe au corps intact mais dissimulant ses démons intérieurs.
On notera à ce sujet une utilisation étonnante du dessin — recourrant au trait «habituel» de Tezuka pour la majeur partie du récit, mais introduisant un style plus réaliste ou sombre, principalement pour souligner les transformations sinistres d’Urabe (introduisant là une rupture narrative forte, souvent accompagnée d’une mise en page qui la met en avant, en particulier sous la forme de gros plans), mais aussi plus rarement pour montrer la souffrance de certains malades, comme si la gravité de leur maladie nécessitait d’abandonner, le temps d’une case, une représentation par trop humoristique.

Débuté en 1968 dans Big Comic, publié en recueil en 1970, Kirihito Sanka est l’une des premières œuvres adultes d’importance signée par Tezuka — et quelque part, cela se sent. S’il n’y a rien à redire à l’aspect médical du récit (Tezuka puisant évidemment dans sa formation de médecin pour donner une certaine crédibilité à cette histoire fantastique), il faut bien reconnaître le traitement quelque peu naïf des relations amoureuses en général, et tout ce qui touche au sexe en particulier. On pensera en particulier à la manière dont s’instaure la relation entre Osanai et Tazu, mais Tezuka touche à la caricature avec le personnage de Reika : hyper-sexuelle, que ce soit dans sa représentation ou son comportement — au point d’en faire une nymphomane.
Mais malgré ces défauts et le recours à certaines grosses ficelles, le dynamisme de la narration l’emporte — pas de doute, Tezuka sait mener une histoire tambour battant, et réussit à faire de Kirihito Sanka[3] un récit humaniste sur l’acceptation de la différence.

Notes

  1. Couverture qui présente les deux faces de Osanai Kirihito, que l’on peut révéler tour à tour en faisant glisser le bandeau porteur du titre. Tout simplement génial.
  2. Duo qui trouve sans doute ses racines dans Shiroi Kyotô, un roman de Yamasaki Toyoko adapté au cinéma en 1966, qui met en scène deux chirurgiens aux personnalités opposées œuvrant à l’hôpital d’Osaka.
  3. Le titre fait référence à «Christ Sanka», louange au Christ. Mais ici, pas de figure christique pour Kirihito — ce serait plutôt le personnage d’Helen, la bonne sœur qui va vivre un véritable chemin de croix tout en conservant une indéfectible bonté au service des autres.
Site officiel de Tezuka Osamu
Site officiel de Delcourt (Akata)
Chroniqué par en octobre 2007