Kirihito de Tezuka Osamu
En français Kirihito, publié chez Delcourt (Akata)
En anglais Ode to Kirihito, publié chez Vertical
Dans une langue exotique Kirihito Sanka, publié chez Kôdansha
Chroniqué par Xavier Guilbert en octobre 2007

Je tiens à le signaler tout de suite — aux quatre volumes de l’édition française chez Delcourt, j’ai préféré le somptueux pavé américain publié par Vertical. Une édition moins coûteuse, avec un impression impeccable bénéficiant d’un plus grand format, le tout sous une superbe couverture signée Chip Kidd [1] ... que demander de mieux ? C’est donc avec un certain plaisir gourmand que je me suis plongé dans la lecture de cette jolie brique.

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L’intrigue de ce thriller médical de plus de 800 pages tourne autour d’une maladie mystérieuse, la maladie de Monmô. Maladie étrange qui transforme les hommes en chien, elle frappe essentiellement les habitants d’un petit village Japonais. Parti en étudier sur place les symptômes, le jeune et brillant docteur Osanai (Kirihito de son prénom) va se retrouver atteint à son tour de la fameuse maladie, suite aux manigances de son mentor, l’arrogant Directeur Tatsugaura. Seul recours peut-être, son ami et collègue le docteur Urabe.
La structure du récit fonctionne au gré des inspirations de Tezuka. Une fois les protagonistes mis en place, il lui suffit de dérouler efficacement les séquences, construisant au fil des chapitres les trajectoires parallèles de ses deux médecins [2] — d’un côté, Osanai cœur noble dans un corps de monstre, de l’autre Urabe au corps intact mais dissimulant ses démons intérieurs.
On notera à ce sujet une utilisation étonnante du dessin — recourrant au trait « habituel » de Tezuka pour la majeur partie du récit, mais introduisant un style plus réaliste ou sombre, principalement pour souligner les transformations sinistres d’Urabe (introduisant là une rupture narrative forte, souvent accompagnée d’une mise en page qui la met en avant, en particulier sous la forme de gros plans), mais aussi plus rarement pour montrer la souffrance de certains malades, comme si la gravité de leur maladie nécessitait d’abandonner, le temps d’une case, une représentation par trop humoristique.

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Débuté en 1968 dans Big Comic, publié en recueil en 1970, Kirihito Sanka est l’une des premières œuvres adultes d’importance signée par Tezuka — et quelque part, cela se sent. S’il n’y a rien à redire à l’aspect médical du récit (Tezuka puisant évidemment dans sa formation de médecin pour donner une certaine crédibilité à cette histoire fantastique), il faut bien reconnaître le traitement quelque peu naïf des relations amoureuses en général, et tout ce qui touche au sexe en particulier. On pensera en particulier à la manière dont s’instaure la relation entre Osanai et Tazu, mais Tezuka touche à la caricature avec le personnage de Reika : hyper-sexuelle, que ce soit dans sa représentation ou son comportement — au point d’en faire une nymphomane.
Mais malgré ces défauts et le recours à certaines grosses ficelles, le dynamisme de la narration l’emporte — pas de doute, Tezuka sait mener une histoire tambour battant, et réussit à faire de Kirihito Sanka [3] un récit humaniste sur l’acceptation de la différence.

[1] Couverture qui présente les deux faces de Osanai Kirihito, que l’on peut révéler tour à tour en faisant glisser le bandeau porteur du titre. Tout simplement génial.

[2] Duo qui trouve sans doute ses racines dans Shiroi Kyotô, un roman de Yamasaki Toyoko adapté au cinéma en 1966, qui met en scène deux chirurgiens aux personnalités opposées œuvrant à l’hôpital d’Osaka.

[3] Le titre fait référence à « Christ Sanka », louange au Christ. Mais ici, pas de figure christique pour Kirihito — ce serait plutôt le personnage d’Helen, la bonne sœur qui va vivre un véritable chemin de croix tout en conservant une indéfectible bonté au service des autres.

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7 RÉACTIONS
#01
Kirihito

Tezuka, niveau cul, c’est un peu le Spielberg nippon. Des récits populaires dans lesquels la sexualité est toujours effleuré de manière pudique, mais toujours présentée comme un signe de mort... A mon avis, ça devait pas toujours être l’éclate avec sa femme, si je peux me permettre. Néanmoins, bravo à DU9 pour la réhabilitation en France de ce Tezuka qui fut, pour je ne sais quelle raison, méprisé. Alors que pour ma part, je le trouve exceptionnel.

Peut-être seriez-vous curieux de faire un petit dossier sur la médecine et Tezuka, à travers Blackjack, L’arbre au Soleil et Kirihito ? Et peut-être même médecine et manga d’une manière plus générale, quoi que cela soit plus compliqué et un peu gloubi boulgaesque ?

J’adore ce rapport conflictuel qu’entretiennent le Japon et la médecine, symbole ambigüe, encore aujourd’hui, d’une modernisation forcée mais néanmoins pas toujours néfaste... allez, vive DU9

par S. du aaablog le 26 octobre 2007 | Répondre à ce message
>01
Kirihito

"la caricature avec le personnage de Reika : hyper-sexuelle, que ce soit dans sa représentation ou son comportement — au point d’en faire une nymphomane.", Xav, tu commentes à raison la naïveté, la simplicité d’un auteur qui trahit son peu d’intérêt, sa peur, ou sa méconnaissance du sujet.

Néanmoins, je pense pour ma part que Reika est aussi le stéréotype même de la femme indigène. Un tant soit peu moins animalisée, les évocations de sa nudité et de sa souplesse féline sont à elles seules les preuves de primitivité du personnage. Elle incarne la fascination des hommes de pays développés pour le corps des femmes exotiques. Représentant une transgression des interdits, ce fantasme héritée des littératures coloniales fut, au début du XXe siècle largement idéalisé. Le corps de « l’indigène », par l’indécence de sa nudité et de son mouvement, devint alors un objet de fantasme érotique. Cependant, ce fantasme érotique, en tant qu’il transgresse la morale imposée, se double d’un phénomène de répulsion car le corps du sauvage, animalisé, se rapproche alors de la monstruosité. Si Tezuka trahit bien une ambigüité vis à vis de la sexualité, pour ma part je vois, dans le personnage de Reika, autant une forme de malaise vis à vis de la chose qu’un fond de pensée rance typique d’une vision de l’étranger propre à cette époque. (je confesse d’ailleurs, pour ce commentaire, m’inspirer d’ailleurs en grande partie de la thèse d’une amie sur les littératures coloniales, c’est dire la porosité entre les deux sujets).

D’ailleurs, ce n’est pas une surprise, ni la première fois que Tezuka fait preuve de cet archaïsme de pensée, peu original pour l’époque. Ce qui ne l’empêche pas, je le précise par avance, de produire des œuvres d’un intérêt formidable (et dont Kirihito fait partie). Mon commentaire n’avait pas pour but de jeter l’opprobre comme on a pu le faire récemment sur Tintin au Congo, juste d’enrichir le débat sur la vision de Tezuka et du sexe dans le cadre précis de Kirihito.

par Jeanine Floréani le 27 octobre 2007 | Répondre à ce message
>01
Kirihito

Effectivement, l’analyse de Reika comme étant, d’une certaine manière, une crystallisation du fantasme de la femme indigène est tout à fait juste. Dans ce sens même, j’avoue que sa promiscuité serait acceptable.

Je trouve néanmoins que Tezuka touche à la faute de goût en en faisant une « serial nymphomane », mais comme vous le signalez, c’est cohérent avec un traitement très naïf des choses du sexe — en particulier pour Reika ou Urabe, où l’on tombe aussitôt dans le transgressif et l’inacceptable.
Ceci étant, on trouve la même maladresse dans la manière de décrire l’évolution de la relation entre Osanai et Tazu : scellée par une pantomime de sexe, elle voit un basculement complet d’Osanai (qui jusqu’alors restait fidèle à sa fiancée), histoire sans doute de maintenir une certaine moralité, avant de redevenir sagement platonique.

Reste à savoir si cette naïveté (soyons positifs) est liée à Tezuka lui-même, ou plus généralement à l’époque. Mais là, j’avoue que je manque un peu de références...

par Xavier Guilbert le 28 octobre 2007 | Répondre à ce message
#02
Kirihito
Basculement complet d’Osanai qui jusqu’alors restait fidèle à sa fiancée, histoire sans doute de maintenir une certaine moralité... Mouais, ça frôle l’affirmation gratuite. De quelle moralité vous parlez ? Essayez un tout petit peu de mettre du sens dans ce mot "moralité" que vous utilisez un peu vite : il y a bien expression d’une moralité dans la relation d’Osanai et Tazu, mais c’est la morale 1) de la valeur supérieure de la reconnaissance sur l’amour au sens romantique 2) de la loyauté sur les convenances de classe (Tazu n’est qu’une paysanne arriérée alors qu’Osanai et sa fiancée étaient du même monde). Dans les années 70, ce n’est peut-être pas aussi simpliste que vous le croyez. Remarquez aussi que toujours Osanai parlera de Tazu comme de son épouse, jusque lors du coup de fil à son ancienne fiancée bien plus tard, à la fin du "roman". Or il ne vous aura pas échappé que Osanai et Tazu n’ont jamais été officiellement mariés. C’est donc l’affirmation d’un lien marital qui se passe des conventions sociales, qui s’affirme même en opposition contre le jugement de la société, dans la pure tradition "génération hippie", couplée ici avec une tradition japonaise du mariage "par consentement mutuel" qui a longtemps existé avant la modernisation de la société japonaise et l’intégration des standards sociaux de l’Occident judéo-chrétien. Moralisme bien sûr, Kirihito est un "roman" sur l’idée de morale. Mais je me demande si c’est bien cette morale que vous trouvez simpliste ou une faute de goût... (bon, maintenant, si vous trouvez que ça a perdu de sa force ou que c’est un peu daté, c’est votre droit, hein...)
par plomplom le 4 novembre 2007 | Répondre à ce message
>02
Kirihito

D’une manière générale, je trouve les relations humaines décrites de manière assez succinte dans Kirihito, même si l’intérêt du livre se trouve principalement ailleurs (sur l’aspect moral des médecins, en particulier).
C’est particulièrement le cas pour les relations Reika-Osanai, ou encore Urabe-Helen, cette dernière étant à mes yeux la moins cohérente.

Dans le basculement abrupt d’Osanai, l’aspect qui me faisait parler de moralité était le fait que ce dernier repousse la proposition de Tazu, et que d’une certaine manière, c’est l’acte sexuel (même s’il n’est pas consommé, mais simulé pour donner un alibi) qui représente le point de basculement. Je sais bien que la pression des villageois joue aussi, mais l’enchaînement des événements peut être lu dans cette perspective.
Ensuite ... ensuite, vous avez sans doute raison, j’ai été un peu rapide en parlant de moralité. En (re)parcourant les pages de la relation entre Tazu et Osanai, il est vrai qu’elle évolue lentement, que c’est elle qui fait part d’amour envers lui au départ, alors qu’il est alors plus sur un mode de gratitude. Je concède donc votre point.

Enfin, pour ce qui est de Tazu et Osanai pas officiellement mariés, je me permet de soulever un doute : en effet, on ne montre pas de cérémonie (le mariage civil au Japon est d’ailleurs absolument dépourvu de decorum), mais le récit fait une ellipse à ce sujet, entre le moment où Tazu lui demande de l’épouser, et celui où Osanai est alité et les villageois viennent apporter des cadeaux pour son « mari » malade.

par Xavier Guilbert le 4 novembre 2007 | Répondre à ce message
>02
Kirihito

Désolé, je ne suis pas tout à fait d’accord. La scène de l’acte sexuel simulé par Osanai et Tazu n’a pas dans la relation entre les deux la fonction de basculement que vous lui prètez. Pareil pour les relations entre Osanai et Reika ou Urabe et Helen ou les autres relations humaines dans Kirihito. Vous essayez de trouver des signes dans le fonctionnement narratif de Kirihito qui correspondraient à l’idée que vous avez de la bande dessinée : des codes narratifs simples et univoques, mais je crois que c’est forcer l’analyse dans le sens qui vous convient.

Sans vouloir faire de Kirihito un chef d’œuvre, ce qui serait effectivement aller un peu loin, je crois qu’on peut au moins dire que, de par son fonctionnement narratif, Kirihito n’appartient pas au genre de la bande dessinée tel qu’il existait à l’époque (raison pour laquelle je l’avais appelé "roman" dans mon message précédent). Avec Kirihito, Tezuka a essayé (vous pouvez dire qu’il a échoué, c’est un autre sujet) de faire en BD ce que faisaient en littérature et au cinéma les créateurs de sa génération.

Les références narratives et structurelles de Kirihito sont beaucoup plus proches de la littérature anglaise en particulier des romans de A.J. Cronin, qui était très célèbre à l’époque en France comme au Japon, et d’un certain genre de films sérieux d’avant la Nouvelle Vague, je pense surtout en France à André Cayatte. Dans cette littérature ou ce cinéma, vous avez effectivement une ambiguité assez lourde entre symbolisme et morale, qui demande au lecteur-spectateur de sortir de la symbolique primaire (acte sexuel = amour = mariage, par exemple) et d’apporter lui-même le supplément de réel qui fait des personnages des êtres humains qui ont quelque chose à dire sur la Vie avec un grand V, c’est-à-dire en premier lieu sur la vôtre, lecteur.

Kirihito fonctionne sur ce modèle. Vous n’êtes pas du tout obligé d’accepter le pacte narratif que vous propose Tezuka (et effectivement, aujourd’hui, le style Cronin Cayatte est très désuet), mais ne l’accusez pas de simplisme ! Au contraire, dans Kirihito, il demande à son lecteur de faire la moitié du chemin, et pour une BD, c’est (c’était) très ambitieux.

par plomplom le 4 novembre 2007 | Répondre à ce message
>02
Kirihito

J’avoue que j’ai lu Kirihito dans mon état de lecteur du XXIe siècle, et sans les références et codes des années 70, devant lesquels je m’incline et j’apprends.

Ceci étant, ma perception de l’œuvre (puisque cette chronique fait état de cette perception, plutôt que de faire valoir une quelconque analyse) est assez marquée par la manière dont Reika est représentée, une représentation qui touche à mon sens à la caricature.
A partir de cela, de cette manière de traiter la chose sexuelle d’une manière très primaire, d’ordre pulsionnel (et c’est en cela qu’elle rejoint Urabe), m’a poussé à considérer le reste sous le même angle. Alors peut-être que cette naïveté, cette moralité que je perçois sous-jascente (dans pulsion sexuelle = mal) était caractéristique de l’époque — j’ignore si le Japon a connu une libération sexuelle du même ordre qu’en Occident. Ou peut-être encore que, une fois de plus, il me manque les codes nécessaires...

par Xavier Guilbert le 4 novembre 2007 | Répondre à ce message
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