La Beauté

de

Puisque le Beau n’a plus cours, parlons de La beauté. Elle élude une question de nature esthétique ou philosophique fuie par les arts actuels, par l’évidence du féminin que chacun, chacune, apprécions ou estimons tous les jours pour diverses raisons. Suivons donc cette femme, cette/la beauté en couverture, ouvrant une porte sur un/des intérieur(s) (en pièces et paysages) que contiendrait ce livre.
Interrogation ? Magnétisme ? Il faut la suivre. L’ambiguïté expressive de son visage tient peut-être au genre de chacun, plus sûrement à la nature de ce livre aux frontières des images ennéaphiles, là, tout de suite, juste après les mots formateurs qu’elles s’acharnent à contenir et/ou imiter.

Avant le titre,[1] avant les images, dans un «Avant Tout» bel et court, servant de préface,[2] Blutch borne son livre par deux «notes fugaces» (quelques mots dits vibrant l’air) retrouvées au détour d’un de ses carnets : «La beauté n’est rien», «La beauté ou rien».
Dans chacune, deux mots s’y retrouvent : «La beauté» qui fait titre quatre pages plus loin, et ce «rien» semblant équivalence ou opposition.
Que serait ce «rien» en dessin ? Le rien est le blanc du papier d’où «naît» la beauté ;[3] ou bien ce noir du crayon (ou des couleurs additionnées (additives)) envahissant la feuille, ne laissant plus de place à «la beauté». La beauté «n’est rien», à la merci d’un trait ou de couleurs. «La beauté ou rien» puisqu’il faut dessiner (délinéer), puisqu’à dessiner il peut n’y avoir rien (embrouiller).

Après tout, ces actes de dessin font preuve qu’il y a quelque chose.
D’abord, beaucoup de cette beauté qu’incarnent les femmes, la confondant et la distinguant au désir qu’elles suggèrent, au désir qu’elles possèdent tout autant.
Ensuite l’animal, pour montrer cette force (chiens, coqs, lion, dauphin…) plus ou moins domestiqué, plus ou moins vivant, plus ou moins monstrueux, côtoyant les volcans aux souffles solides et boursouflés comme des bulles de pensées sombres, inexprimées, telluriques et sous-fondatrices. Des présences en substance n’en faisant qu’une, qui même dans les intérieurs les plus modernes (comme nous par exemple) persistent toujours incongrûment, comme une pierre immense posée/traînée là, comme ce bébé d’étrangeté dont on ne sait que faire, comme ce que je cache ou ce que je montre, comme ce que je coupe, mange et porte à ma bouche, comme ces nudités inexpliquées trop explicites.
Masqué, dévoilé, tout ce qui est fait dit autre chose. Être(s) là dans ces paysages parce qu’on ne sait plus dire. Là, las, lascif, une quasi ritournelle qui fait rire mais que chacun connaît.

Il y a deux veines de couleur, le bleu froid/blues, et le rouge feu/émotion.[4] Une circulation vitale (sanguine) s’établit dans ce corpus d’image. Le cœur en est le dessin qu’incarne le crayon noir se jouant du rien, d’une onde pulsatile possédée et obscure, portant l’écheveau innomé au papier lumineux.
On feuillette. On y voit mieux que dans les lignes de vie, mais on sait aussi qu’il s’agit de celle-ci au présent. Oui, ce livre est bien un album de famille, ou du familier plutôt : «Tu te souviens ?» «Oui, oh lala comme j’ai changé». Oui, changer, pour plus de beauté intérieure… où le décoratif n’aurait plus sa place. Un tout ou rien finalement.

Depuis quelques temps maintenant, Blutch égraine les qualités : Le bonheur, La volupté et maintenant La beauté.
Luxueusement, calmement, il dédie ses images au sensible, au non mesurable, entre l’écho d’images assimilées et d’autres à faire surgir actuellement. L’erreur serait de qualifier ce livre d’art book. Il ne regroupe pas les miettes éparses ou «les supplément à». Il ne témoigne, ni ne documente.[5] Il est un livre d’images, dans la beauté de cette expression, qui se relient entre elles dans des relations renouvelées et infinies qu’initiera chaque nouvelle lecture. Un livre d’inconscience en quelque sorte, proposant des histoires irracontables, à qui cherche à voir en soi.

Notes

  1. Le titre est aussi sur la tranche ou en bandeau. Mais pour qui fait face au livre, égare le bandeau signalétique de librairie, le titre n’apparaît bien qu’à la cinquième page (en postulant que la page de la préface «Avant Tout» est la première numérotée).
  2. Avant la totalité qui même si vous y avez goûté par le feuilletage, doit comme l’indique les deux mots se lire, se voir comme un tout.
  3. La beauté naît de rien.
  4. Du rouge aux joues (blush).
  5. Du moins pas directement et au sens de catalogue.
Chroniqué par en février 2008

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