La Volupté

de

Pour le vif plaisir il faut plonger dans la mare et son petit monde, suivre ce garçonnet aux yeux ronds comme son nez nous positionnant entre lui et son père. Voir cet exploit d’enfance qui l’en éloigne, s’attarder sur cette vacillation l’écartant de la terre et se dire qu’un pas, un saut de plus, a été fait pour ce devenir en germe, vers cette condition qui se limite, là, à celle de son père dans cette chose sans nom terriblement humaine qui fait celui de vouloir être et d’en faire témoignage.
Parenthèses curieuses (questionnantes) et colorées (autrement), intemporelles, donnant le «La» constratif d’un récit semblant vreder[1] entre personnages que réunissent la chaleur d’un rouge, dans un multiple fictif où les «vouloir être» ne peuvent témoigner l’un de l’autre sans désir. Qu’il y en ait, n’y en ait pas, en ait eu ou en aura, telle est donc la question.

Trop multiple pour être exceptionnel, ce qui aurait pu faire une tragédie versifiée, fera une comédie en prose et en dessins d’où surgit en toute liberté rire et poésie pour notre plus vif plaisir (de lecture).
Bien vivant et pour cause, cela commence à toute vitesse dans une France pompidolienne persistante, s’affirmant moderne, s’ignorant défigurée, pour se terminer dans une ville trop d’aujourd’hui pour être ailleurs, donnant lieux où s’exposent deux bas-ventre ayant perdu leur raison d’être(s).
Au milieux de tout ça cet obscur objet bien sûr, que l’on n’ose dire mais qui se fait voir, que l’on ose dire mais se revoile sans pudeur, que l’on ne sait dire mais symbolise, totémise, à tout âge… Une irréductibilité sans âges donc, qui s’étend et s’affirme aussi bien à d’autres échelles, de la généalogie/hiérarchie darwinienne à celle familiale voire sociale.

Pour ce qui est des corps par où tout se passe vraiment, il y a au sommet la tête (et son contenu), en bas le ventre (ce qui y dépasse et/ou ce qui s’y cache), ailleurs les pieds servant à marcher (à l’infini soi-disant).
A cette relation horizontale avec les autres évoqués plus haut, s’ajoute cette verticalité qui nous distingue et transforme les sexes en points zéro. Abscisse/absence, ordonnée/désordonnée, positif/négatif vous comprendrez donc qu’il puisse y avoir des hauts et des bas, que tout n’aille pas droit, que l’on puisse voir des singes, des renards ou des lions, que l’homme soit une bête, que la sève gluante puisse coller une fille en collant (Sé-ve-rine), que l’on s’offre des cailloux à les traîner comme des boulets ou à les pousser comme des Sisyphe/bousiers.

Que faire ? Ici acheter l’animal et le mettre en laisse, là le fuir de peur qu’il ne nous dévore pour avoir voulu regarder la chose (originelle) en face, ailleurs le laisser partir par la fenêtre en le laissant coincer l’aggloméré ovoïde qui vous bouchera alors la lumière trop crue (pornographique peut-être), au reste se masquer pour mieux s’approcher, ingérer, mourir peut-être.
Finalement (plus loin) ce sont ces chasseurs sachant si peu chasser de leurs fusils phalliques éjaculatoires de mort qui s’en sortent par l’image polaroïd d’une belle chatte flamboyante et foisonnante (animalité de langage), les faisant pleurer d’admiration et les rapprochant par la vue du corps social, familial et juvénile. Tuer la bête qui n’en n’est qu’une parmi d’autres, coule de source et sera une formalité d’autant plus que nue elle vaut moins qu’un ver.
La morale ? Plutôt un postulat comme quoi l’homme descend bien du singe mais que celui-ci grimpe plus haut et sait s’échapper par les toits si prés de l’échelle céleste aux sept niveaux.

Vous pensiez à Buñuel, Balthus et d’autres ? Certes, mais Blutch ne cite ou ne cligne de l’oeil surtout pas pour dire qu’il sait mais ce qui le distingue dans sa démarche et son propos. Lire la citation n’est pas en dire la fonction. Balthus ouvrait le rideau sur un entrejambe de lectrice, Blutch montre la même chose hors langage et bouche la lumière d’un gros caillou incongru, dernière trace intérieure d’un singe au masque de petite mort, cette «personne délicieuse». [2]
Tout en ces distinctions, dessinateur plus que beaucoup d’autres de sa profession, Blutch montre et démontre, s’acharnant dans l’acte par le trait, l’effacement, le rehaut voire d’autres traces repentantes, brouillonnantes, laissées visible ou se devinant dans certains écheveaux. Tout à son sujet, il le montre dans ce plaisir final, après avoir transpiré, ahané (insufflé), pour en faire l’objet, en dévoiler l’objet et l’incarner dans un livre (objet) façonné tout à sa hauteur. Laissés au sommet, nous, essoufflés, contemplatifs, en voyons d’autres à travers les nuées et Blutch y grimpe déjà, plus loin.

Notes

  1. Vreder : aller et venir sans objet.
  2. «Mais ça personne le sait.» in Kitty Crowther, La visite de petite mort, Ecole des loisirs, collection «Lutin Poche».
Chroniqué par en novembre 2006

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