Branchages

de

Notes de (re)lecture

Ce que ce livre n’est pas

Ce livre déjoue mes tentatives de lecture. Quelle que soit la page à laquelle je l’ouvre se répète le même processus : Mon œil a d’abord une vision d’ensemble de la double page et repère qu’elle est constituée de dessins, de mots, de signes tracés de la main de l’auteur dont le nom figure sur la couverture. L’ensemble comprend des répétitions de motifs graphiques et de signes ainsi que des espaces blancs, ou plutôt vierges, séparant les signes tracés par l’auteur.
Il ne s’agit pas d’un roman, ni même d’un texte illustré car le texte occupe une place mineure : l’objet appelle une lecture d’image. Il ne s’agit pas d’un livre d’art qui me proposerait la reproduction d’une œuvre par page, ce sont les espaces intericoniques qui me le disent. Il pourrait s’agir d’un recueil de poésie, mais l’intrication du texte et du dessin semble montrer qu’ici, les mots ne se suffisent pas à eux même. Qu’est ce que ce livre, sinon de la bande dessinée ?
Soit ; lisons le comme une bande dessinée…

Question de flux

C’est à partir de cette décision que les choses se gatent. Mon œil hésite et bégaie sa lecture : il doit tracer seul un chemin de signe en signe, mais sans cesse revient une lancinante question : Ai-je choisi le bon flux de lecture ? Je suis passé de cet amas de traits à cette phrase parce qu’ils me semblaient alignés, mais leur juxtaposition n’est pas éclairante. Dois-je poursuivre en portant mon regard sur le prochain signe en attendant qu’un récit jaillisse de cet ajout ? ou peut-être me suis-je trompé de chemin et fallait il choisir un autre signe comme deuxième terme d’une hypothétique phrase ?
Il se passe ici ce qui advient dans les bandes dessinées présentant un défaut de flux, lorsque la bulle de droite devrait être lue avant celle de gauche, ou lorsque le cheminement dans la planche est particulièrement contre-intuitif et que l’auteur a dédaigné l’usage d’un fléchage. L’œil hésite puis le lecteur rectifie de lui-même et admet l’erreur d’écriture.

Une double déroute

Ce qui est mis au défi ici, c’est donc d’abord le processus de lecture décrit par Thierry Groensteen : la première image permet d’émettre des hypothèses sur un récit, hypothèses dont certaines seront infirmées et d’autres confirmés par la juxtaposition de la vignette suivante, ouvrant elles-mêmes de nouvelles hypothèses, etc. Ici la lumière ne jaillit pas de la juxtaposition de deux items et mes procédures de lecture sont déjouées. Mais il y a plus déroutant encore : sont aussi déjouées les dispositifs de sauvegarde de mes procédures de lecture, puisque les retours arrière pour trouver un autre flux et rester dans la lecture sont infructueux et conduisent aux mêmes indécisions. Tout dysfonctionne ici et pourtant le cerveau cherche encore son chemin, espérant lire.
En faisant tourner à vide les processus de lecture, cette activité de recherche et de doute fait émerger une autre perception de la page, une sorte de méta-lecture qui se saisit alors du projet de l’auteur avant que son propos, son discours, ou son récit ne soient intellectuellement compris.

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Chroniqué par en février 2014

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