Crazyman

de

Qu’Edmond Baudoin, peintre par excellence de l’intime, de l’émotionnel et d’une forme d’indicible s’intéresse au super-héroïsme peut sembler incongru. Pourtant ce livre témoigne d’un auteur cohérent dans sa démarche qui, loin d’avoir reçu le ciel sur la tête,[1] prend le risque de circuler aux frontières de son art, de son style et de son lectorat.
Crazyman est moins la traduction purement littérale de «l’homme fou» que celle de la folie humaine. De la folie douce qui peut être celle de l’amour à celles plus abrasives du pouvoir et du sentiment de puissance.

Le problème reste la réalité. Le super-héros s’y confronte, passant non par un miroir mais par le pinceau d’un dessinateur (le double intemporel de Baudoin) voulant justement saisir la réalité dans ce qu’elle a de rejeté et d’anodin.[2] Sans impératifs héroïques ce n’est plus qu’un homme qui en rencontre un autre et lui parle de ses problèmes. Le dessinateur l’invite à grandir plutôt qu’à être grand et fort, à goûter l’altérité par l’amour, les voyages et le recentrement de soi. En un mot : la quête, celle pour se prouver vivant plutôt qu’imaginaire.
C’est en promettant au dessinateur de ne sauver personne, «de ne pas faire d’humanitaire» qu’il va l’entreprendre. Invité à voir pour s’y croire, Crazyman assume alors le nom qui garantissait jusqu’alors son anonymat : Paul.

Dans son histoire, il visitera l’Afrique, l’Amérique du Sud, tombera amoureux, affrontera la nouvelle norme super-héroïque nippone (autrement virtuelle), et verra l’idéologie de son pays adoptif en revenant au bercail. Son ultime aventure se fera en compagnie d’un enfant, en adoptant le rôle de l’adulte conteur d’histoire, et en voyant ce qu’il est jusqu’à l’imparfait (du subjonctif) au travers les grilles d’un comics super-héroïque au titre homonymique.
De ce mot «comics» justement, Baudoin n’oublie jamais qu’il a l’humour pour origine et celle de divertir pour but. L’auteur va jouer subtilement (voire «cocassement») de ces deux notions, mais c’est en privilégiant la première sur le seconde qu’il montre la réalité de la vie sur celle d’une mythologie trop liée à la jeunesse et à ces pulsions hormonales essentiellement masculines.[3]
D’où aussi cette fausse étrangeté de Crazyman à se prétendre homme alors qu’il vient d’ailleurs, d’une planète à la Forest dont on ne connaîtra que la blancheur des cieux, où des bateaux rappelant ceux de Zig et Puce au XXIème siècle volent avec à leur bord d’autres personnages, spectateurs absolus dont les noms se terminent eux aussi par le suffixe « man ».
En étant précédé de «Old» pour l’un,[4] il rappelle que toute adolescence se demande un jour si ses parents sont bien les siens, et ce qu’il fait sur cette planète. Sinon comment expliquer l’extraordinaire coïncidence qui fit tomber sur terre Crazyman justement là où le mot man signifie homme ?[5]

C’est en ne dépassant plus les humbles limites de sa condition d’homme, mais en dépassant celui qu’il croyait être, que l’ex super-héros goûtant la dureté du sol, oubliera ses vraies et fausses origines[6] en faisant désormais commencer sa mémoire à son prime amour.
Partant d’un autre pied, avec le terrestre pour assise, il ira peut être en cette Espagne, pour la rejoindre, espérant y construire bien plus que des châteaux. Une autre histoire certainement et peut être une autre forme de super-héroïsme, c’est pas impossible…

L’album ne serait pas inoubliable pour certains, pourtant il n’est pas la moindre des œuvres de son auteur. Il posera surtout des problèmes à ceux trop fanatiques du genre «super-héros» et aux autres le rejetant tout autrement fanatiquement.
Ce livre est intelligemment fait, offre une vision libertaire et joviale de cette mythologie moderne, tout en se laissant lire avec un certain plaisir.

Notes

  1. Dans le dernier produit d’Uderzo il y a aussi une «problématique super-héroïque» avec affrontement entre héros de comics contre héros de manga. Mais la coïncidence s’arrête là, évidement…
  2. Notons que le super-héros longe en civil les bords d’un des grands lacs américains, immense surface reflétant des cieux forcément idéaux d’où il a dans tout les sens du terme échoué.
  3. D’où la première scène avec Louise.
  4. L’autre étant précédé de «Red». Peut être une allusion à l’aspect étendard des super-héros, principalement nés dans l’imminence d’une guerre et longtemps chargés de défendre l’Amérique de ce qui était rouge ?
  5. Se dire aussi que l’utilisation d’anglicismes désormais communs à la planète permet d’atteindre autrement les universaux de l’humanité.
  6. Les parents adoptifs de Crazyman sont aussi une construction ayant statut de mythe puisqu’ils ont les traits du célèbre tableau de Grand Wood.
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Chroniqué par en novembre 2005

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