#TourDeMarché

de

(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur Twitter)
Pour ce #TourDeMarché, on va s’intéresser à la question du numérique dans le monde merveilleux de la bande dessinée (suite à la suggestion de l’ami @julienbouvard).
Déjà, pour commencer, il est important de préciser le périmètre de ce que je vais aborder par la suite : comme toujours dans ces #JourDeMarché, mon focus se porte en premier lieu sur la sphère commerciale. Pour ce qui est de la partie « création », je renvoie les curieux à l’excellent panorama historique de Julien Baudry, Cases-pixels, une histoire de la BD numérique en France, aux Presses Universitaires François-Rabelais, collection Iconotextes. Côté commercial, c’est vers 2008 que l’on observe les premiers grands mouvements, chaque nouvelle annonce étant accueillie dans la presse comme celle qui pourrait déclencher l’inéluctable révolution numérique, basculement définitif qui marquerait la mort du papier. J’ironise un peu, c’est vrai. mais lorsqu’enfin Izneo est lancé en 2011 (après un mini faux-départ l’année précédente), il ne fait aucun doute : le changement, c’est maintenant (cf. cette Humeur). Sauf que. Sauf qu’une décennie plus tard, le bilan est… euh, en fait, on ne sait pas trop, et c’est bien là le problème. les seuls chiffres que l’on a à notre disposition proviennent des enquêtes sur les usages des lecteurs. Côté ventes ou chiffres d’affaires, globalement, c’est silence radio. (début 2020, Izneo publiait une infographie sur son Étude sur les lecteurs de BD, manga, webtoon et comics numériques, et revendiquait, en 2019, 2,6 millions de visiteurs uniques pour 3 millions de lectures d’albums numériques — et seulement 350 000 volumes vendus)

Une recherche au sein des articles de Livres-Hebdo contenant « numérique » et parus au cours des 12 derniers mois ne remonte que quelques préoccupations juridiques autour de la question du prix unique, les enquêtes que je viens d’évoquer, et deux articles sur le webtoon. Si le premier relaie simplement l’annonce d’un abonnement spécifique proposé par Izneo, le deuxième paru en janvier dernier réussit la prouesse d’évoquer « un succès en France » pour le genre sans fournir un seul chiffre.
En fait, les chiffres les plus récents concernant la lecture numérique proviennent du « Baromètre de la consommation de biens dématérialisés » de l’Hadopi paru en novembre 2021. Si la pratique de la lecture numérique a progressé en dix ans (passant de 16 % des français de plus de 15 ans en 2011 à 25 % en 2021), elle reste minoritaire par rapport aux autres usages (films, séries TV, musique ou jeu vidéo). Ainsi : « les logiciels, retransmissions sportives en direct et livres numériques sont consommés par une plus faible proportion des internautes et l’intensité de leurs usages est également plus faible par rapport aux autres biens. »
L’étude « Les français et la BD » du CNL / Ipsos publiée en septembre 2021, arrivait à une conclusion comparable : seulement 16 % des français de plus de 16 ans étaient lecteurs de bande dessinée au format numérique (soit 36 % des lecteurs de bande dessinée). Le format numérique y ressortait d’ailleurs comme très marginal, les lecteurs « réguliers » au format numérique ne représentant qu’un lecteur de bande dessinée sur 10 (9 %). Sans surprise, le manga tirait son épingle du jeu, avec 17 % de lecteurs réguliers.

A mon sens, il y a plusieurs raisons pour expliquer cette difficulté à s’imposer pour la bande dessinée numérique, au-delà du simple attachement à l’objet physique (bibliomanes de tous les pays, unissez-vous !).
1. le besoin d’introduire un support de lecture spécifique : pour la musique, il faut de toute façon un « lecteur » (mp3 ou autre) ; côté livre, on est obligé d’inventer un néologisme (« liseuse »), parce que le lecteur (ou la lectrice) est déjà là.
1b. l’inadaptation de ce support de lecture aux différents formats standards existants (franco-belge / comics / manga), contrainte bien plus centrale en bande dessinée qu’elle ne peut l’être en littérature pour le livre numérique.
2. l’impossibilité de transférer sa collection existante : le grand succès d’iTunes a été de permettre facilement d’importer ses CDs… jusqu’à l’arrivée des formules d’abonnement (type Deezer/Spotify). En France, la loi Lang limite la mise en place de ces dispositifs côté livre.
3. une offre longtemps insuffisante : si aujourd’hui Izneo revendique plus de 30 000 titres dans son catalogue, fin 2016 il n’y en avait encore que 15 000. en comparaison, les plateformes japonaises proposent plus de 300 000 titres à l’achat.

4. une politique tarifaire qui cherche encore, alors que les éditeurs ont dû réaliser des investissements et que le marché tarde à se matérialiser.
5. le piratage, qui selon la Hadopi, reste marginal (« les livres, consommés par une petite partie des internautes, mais fortement de manière illicite », cf. baromètre) mais représente un frein à l’installation d’une alternative commerciale. Sur l’impact du scantrad sur les ventes de manga, je renvoie au très bon article d’Arthur Bayon, ainsi que le rapport Hadopi « La diffusion dématérialisée de BD et mangas en France » de 2017. Au passage, je regrette que le baromètre de la Hadopi cité plus haut a un chapitre intitulé « La consommation illicite : usages et motivations »… qui n’évoque à aucun moment les « motivations », pourtant élément crucial pour comprendre et apporter des solutions au problème.

La transition accélérée vers le numérique opérée par l’installation à grande échelle du télétravail (et du maintien des liens sociaux dans un contexte de déplacements limités) du fait de la pandémie a donné un coup de pouce au livre numérique, donc on peut avoir un peu d’espoir. Dans son baromètre « Les français et la lecture » publié en 2021, le CNL (et Ipsos) envisageait une possible « démocratisation du format numérique », cependant principalement portée par les smartphones. Encourageant pour le webtoon, alors ? C’est à voir, d’autant plus que s’il faut saluer un succès du genre, c’est bien sur papier, avec les bons chiffres engrangés par Solo Leveling, fer de lance du genre dans le bilan de GfK pour le FIBD en janvier.

Dossier de en avril 2022

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