L’universel depuis quelque part, entretien avec Appollo
- (1) Une jeunesse d’aller-retours
- - (2) Le second début de carrière
- - (3) Collaborations et mécanique du scénario
Maël Rannou : On y reviendra, mais pour reprendre la chronologie, tu parles du récit de guerre avec Commando colonial, Biotope est un récit de science-fiction, une enquête policière aussi, on sent un gros rapport au récit de genre.
Appollo : Ce qui est amusant d’ailleurs car je ne suis pas du tout un gros lecteur de science-fiction ou de polar, je lis de la littérature plutôt classique, blanche comme on dit, j’ai lu Moebius en bande dessinée mais pas tellement plus. Mais quand j’ai rencontré Brüno à La Réunion j’ai trouvé qu’il y avait dans son style quelque chose de très pop, de très 70’s, qui collait bien avec la science-fiction. J’avais une idée d’une histoire qui se déroulait aux Kerguelen, que j’ai reprise par la suite dans La Désolation, mais eu lieu de la déployer dans une île lointaine, on l’a adaptée en SF, sur une planète lointaine, avec l’aspect isolé, l’équipe scientifique, tout le bastringue. Lui aussi était chez Vents d’Ouest à ce moment-là, on a donc quitté l’éditeur ensemble pour présenter Biotope à Dargaud et la collection « Poisson Pilote », qui venait d’être créée.
Pour Commando colonial il y avait en effet vraiment une envie de faire une bande dessinée de genre à l’ancienne, on sentait bien qu’un monde se terminait et on a eu envie de faire une série. Moi je n’avais jamais fait de vraie série, si on excepte Quincampoix au tout début. On s’était dit que c’était amusant de rendre hommage à nos lectures d’enfance en les modernisant.
On se disait « on fera autant de tomes qu’on voudra en faire », mais au troisième tome, qui était un peu foireux, les ventes commençaient à baisser. On sentait bien que l’idée était rigolote au début mais qu’on n’allait pas trouver dix histoires qui se passent durant la Seconde Guerre mondiale dans un territoire en marge du conflit central. Ça s’est arrêté là.
Maël Rannou : Avec Brüno on entre dans un cycle de collaborations avec des auteurs qui vont marquer ta bibliographie. Avec lui, tu signes Biotope (2 volumes, 2007), Commando colonial (3 volumes, 2008-2010) et T’zée — Une tragédie africaine (2022).
Appollo : On a aussi fait deux histoires dans Rock Strips, et les pages dans le collectif Nous sommes Motörhead.
Maël Rannou : Un collectif que tu as codirigé d’ailleurs.
Appollo : Oui, c’était avec Oiry, forcément, ce projet-là. On s’entend très bien pour avoir des idées à la con, tous les deux. À l’origine c’était surtout une réaction à une mode du moment qui multipliait les collectifs sur des chanteurs de variété, genre Goldman ou Obispo… Faire un truc autour de Motörhead, ça sonnait comme une grosse blague. J’aime beaucoup ce livre avec un format 33 tours. On était allé chercher Jean-Christophe Menu, Morgan Navarro, Bouzard, Tanquerelle, plein de copains, et c’était un vrai hommage, un peu débile, à Lemmy et sa bande dont on était fans. Mon histoire avec Brüno est une sorte de récit très dense, six pages carrées de 25 cases chacune, je l’aime beaucoup mais ce serait compliqué à republier, je pense, à cause du format. Malheureusement, le livre n’a pas eu le temps d’exister vraiment, parce que peu de temps après sa sortie, Dargaud a reçu une lettre des avocats de Motörhead, et on a retiré le bouquin des librairies. Si vous l’avez, c’est un collector !
Maël Rannou : Après il y a une pause de presque dix ans entre vous.
Appollo : En 2007, je suis parti travailler à Luanda en Angola, et j’y ai invité Brüno. On a eu ensemble l’idée d’un récit dans l’Afrique contemporaine, un truc urbain, qui jouerait sur l’esthétique moderniste des années 70 en Afrique et sur les fétiches. Deux ans après, je suis allé m’installer à Kinshasa, et le Zaïre s’est imposé à moi. L’idée de mixer la tragédie grecque, Racine et Mobutu est née à ce moment-là, et on a commencé à travailler sur ce qui allait devenir T’Zée. C’est un projet qui m’emballait, mais patatras ! Brüno s’est trouvé embarqué avec Nury dans la série Tyler Cross et le projet a été abandonné. J’en ai ressenti une vive amertume, et puis, bon, le temps est passé, je suis rentré à La Réunion en 2014, et j’ai foutu le récit dans le tiroir des projets avortés. Quelques années après, La Ferme du Buisson a présenté T’Zée dans sa fameuse exposition sur les bandes dessinées fantômes, qui présentait des projets inachevés, abandonnés, et en les revoyant Brüno s’est dit que c’était quand même pas mal, qu’il faudrait creuser. Quand il m’a appelé pour me proposer de reprendre le bouquin, je me suis dit « C’est bon, on ne va pas ressortir les cadavres » mais en y réfléchissant j’ai eu envie, j’ai trouvé de nouvelles pistes, et lui a redessiné tout dans un traitement différent. C’était très chouette de retravailler avec lui après une telle pause, douze ans après, c’était un peu comme des retrouvailles.
Maël Rannou : Pour continuer le tour des collaborateurs, parlons de Trondheim. C’est assez exceptionnel car il a eu très peu de scénaristes, avant toi il y avait juste eu Coudray sur un Patte de mouche et Le Gall dans le cadre d’un échange, pour un Lapinot. Tu nous as expliqué votre rencontre, mais de là à faire un livre ensemble…
Appollo : J’ai rencontré Lewis par le biais de Guy Delisle qui me l’a présenté à Angoulême. Ensuite, quand nous avons créé le festival « Cyclone BD », nous l’avons régulièrement invité et La Réunion lui a tellement plu qu’il a fait plusieurs carnets sur ses séjours successifs. Bref, on commençait à se connaître.
Un jour, il a annoncé la fin de Lapinot et comme le principe de sa série consistait à alterner un récit contemporain et un récit de genre (western, médiéval etc), je lui ai envoyé un message pour lui signaler mon dépit qu’il n’ait jamais eu l’occasion de faire un Lapinot pirate. Et c’est là que les versions de Lewis et la mienne (donc la vraie version) diffèrent : lui a cru que je lui proposais un scénario, alors que c’était pour moi une simple remarque de fan, j’aurais vraiment voulu un récit de Lapinot pirate ! En tout cas, il m’a répondu « Pourquoi, tu as quelque chose à me proposer ? ». C’est vraiment du Trondheim tout craché, très abrupt, qui m’a pris par surprise. Ce n’était vraiment pas mon idée, Lewis ne prend pas de scénaristes, il n’en a pas besoin, et quand il m’a dit ça j’étais un peu piqué donc j’ai cherché. Je n’avais pas d’histoire à lui proposer directement mais un récit de pirates trottait dans ma tête depuis ma maîtrise de lettres, j’avais plein d’éléments et je lui ai dit que je serais intéressé par une histoire crépusculaire sur la fin de la piraterie. Il m’a dit « Okay, tu m’envoies les premières pages, je te réponds et on se fait un ping-pong comme ça ». Donc je lui envoie les premières pages et il me dit « C’est super mais j’ai des pages mieux pour le début avant alors je vais commencer ».
Pour décrire le processus : le canevas est de moi, les personnages sont de moi, puis il a finalement animé plutôt certains personnages et on a scénarisé ainsi. On ne s’est pas donné de nombre de pages, d’éditeur, on s’est dit qu’on le faisait jusqu’à ce qu’on en ait marre, et au bout de 260 pages il m’a dit « Bon, on finit ». Alors j’ai trouvé un moyen de finir, avec un truc sur le café, puis il a dit qu’il le publierait dans sa collection. De ce fait je n’ai eu quasiment aucun rapport avec Delcourt.
C’est un bouquin extrêmement dense graphiquement, le dessin de Trondheim est moins facile à lire dans ce format car il est plus détaillé que dans d’autres de ses livres. Il aurait peut-être mérité la couleur. Mais je le trouve vraiment plaisant ! Il est sorti l’année où il était président du festival d’Angoulême, l’album a été nominé mais je savais qu’il ne pouvait pas avoir de prix, et ça reste un bouquin un peu singulier dans la bibliographie de Trondheim. En tout cas, il a reçu un très bon accueil à la fois du public et de la critique, c’était très valorisant pour moi. Aujourd’hui encore, j’ai une petite fierté d’avoir fait un bouquin avec Lewis, et surtout d’avoir fait un type de livre que j’ai toujours adoré : sur le long cours, en partie improvisé, très libre, comme, je ne sais pas, Les Cigares du pharaon, Major Fatal, La Ballade de la mer salée. C’est aussi un livre qui a été beaucoup traduit. Pour ma part c’est mon seul bouquin traduit aux États-Unis, par First Second, une succursale de McMillan, un des plus gros éditeurs anglophones, ce qui fait que sur Internet j’ai plein de critiques de gens du monde entier. C’est un livre qui a eu une belle vie, et qui m’a rapporté plein d’argent en plus, Lewis étant un homme d’affaires très avisé, moi je n’ai rien fait, haha.
J’avais un peu peur de travailler avec Trondheim, je me disais que j’allais être inhibé ou qu’il allait s’imposer ou des trucs comme ça, mais en réalité c’était d’une grande simplicité, extrêmement ludique et ça a été un vrai plaisir.
Maël Rannou : Tu as publié plusieurs diptyques : La Grippe coloniale, Fantômes blancs, Biotope, et Les Voleurs de Carthage. Tu as un attrait particulier sur ces constructions en deux tomes séparés (de moins en moins fréquentes avec l’explosion des formats) ou c’est un hasard ?
Appollo : En tout cas, au début des années 90, quand j’ai commencé, on était encore en plein règne du 48CC[1] et de la série. Les autres formats ne semblaient accessibles qu’à des auteurs reconnus. Je trouvais ça con, quand même, je trouvais qu’on n’imaginait pas en littérature de fixer arbitrairement un nombre de pages pour un roman, et qu’on devait pouvoir faire en bande dessinée des livres du format et de la pagination que l’on souhaitait et qui correspondait au projet littéraire. Les diptyques sont sans doute venus du fait qu’on ne me permettait pas de faire des histoires d’une centaine de pages et que la solution était de faire deux albums de 46 ou 54 pages. Mais il n’y a pas que cette raison, le découpage en deux tomes, c’est aussi une manière de construire un récit long en deux parties distinctes et ça permet jouer sur la rupture, le contrepoint narratif, l’ellipse, ce genre de trucs. Par exemple Biotope fonctionne sur le changement de genre entre les deux tomes, on passe du récit policier à la robinsonnade, et dans Les Voleurs de Carthage, c’est le changement de registre qui opère, avec un tome 1 un peu picaresque débile et un tome 2 soudain très sombre qui plonge dans la tragédie.
Aujourd’hui qu’on privilégie les formats longs, je suis assez content, ça me permet de chapitrer les récits, ce qui me plaît beaucoup, mais quand même ça finit par devenir une nouvelle norme, et les récits plus courts disparaissent — et je ne parle pas des considérations financières induites par ce nouveau standard. Par exemple, les recueils d’histoires courtes ont presque disparu, et je trouve ça dommage. Je sais qu’ils étaient liés à la publication en magazine, mais j’aime beaucoup aussi cet art de la nouvelle en bande dessinée, des récits de 8 à 20 pages, et ça me paraît plus compliqué à proposer aujourd’hui. J’adore les trucs de Clowes ou de Tomine qui fonctionnent comme ça. Enfin, pour finir sur le sujet, il y avait une grande qualité au format obligatoire du 48CC, c’était la densité et, comment dire, l’efficacité, même si je déteste ce mot, du récit qu’il induisait. Parfois, dans les romans graphiques, tu sens que l’auteur tire un peu à la ligne, ou qu’il relâche un peu la tension du récit. La contrainte, que je détestais, était peut-être intéressante parce qu’elle était fertile, d’une certaine manière.
Maël Rannou : Les Voleurs de Carthage est un peu différent des autres titres, certes il se place aussi dans ta géographie intime, mais j’y vois plus une sorte de croisement entre Alix, avec un Moloch-Baal traumatique, et les Pieds nickelés.
Appollo : Il fallait bien que je rende un jour hommage à ma ville de naissance ! Avoir la mention « Carthage » comme lieu de naissance sur ma carte d’identité, c’est quelque chose qui m’a travaillé. Comme mon nom de famille, Appollodorus, avec son étymologie grecque, c’est un drôle de truc. Enfant, je m’inventais une généalogie, à base de généraux grecs mercenaires au service de Carthage pendant les guerres puniques. Ça stimulait vachement mon imagination (au passage, je n’imaginais pas du tout un pauvre paysan du Péloponnèse ou un vendeur de souk de Tunis, on est trop mégalo quand on est gamin). Il semble que la vérité à propos de mon nom de famille soit plus prosaïque, ce serait un enfant trouvé à Avignon qu’un curé fantasque aurait baptisé ainsi. J’aime beaucoup moins cette version que celle du mercenaire grec au service de Carthage. Finalement, j’ai un nom qui n’existe pas et je suis né dans une ville qui n’existe plus depuis 2000 ans. Ça me plaît bien, ça m’ouvre toutes les portes de la fiction, ça m’évite aussi une mystique du peuple, du sang ou des ancêtres, c’est bien plus rigolo, je peux facilement adopter des identités multiples.
Le problème avec Carthage, c’est que les Carthaginois apparaissaient traditionnellement dans la fiction comme des méchants, des monstres sacrificateurs d’enfants. Dans Alix ils sont odieux, cupides, cruels, ça m’ulcérait, j’ai d’ailleurs toujours détesté Alix pour ça, comme s’il s’adressait directement à moi pour m’insulter. Dans Les Voleurs de Carthage, j’avais un peu l’idée de régler son compte à Alix, on avait d’ailleurs voulu le représenter en train de se faire tabasser, puis on a laissé tomber, préférant mépriser ce gaulois traître qui se met au service de l’empire romain.
Donc Tanquerelle est un bon copain et ça faisait longtemps qu’on voulait travailler ensemble, mais il était très très pris. Un jour, il m’a dit « Un de mes romans préférés c’est Salammbô de Flaubert » et je lui ai dit que j’étais né à Carthage et que j’adorais Flaubert, on s’est auto-excités sur Carthage et on a pris la décision qu’il fallait en faire une bande dessinée.
Carthage c’est une base intéressante graphiquement car, en fait, on a assez peu d’éléments dessus, la ville a été détruite, une ville romaine a été érigée par-dessus, l’archéologie trouve des éléments mais il n’y a pas vraiment de choses probantes sur la ville ou les costumes. Il n’y a pas de textes carthaginois par exemple, tout est en latin ou en grec, et, à la suite du roman de Flaubert il y a eu au XIXe siècle une profusion de représentations romantisées de Carthage, puis des péplums italiens un peu pourris dans les années 1940 et 1950, tout un stock d’images assez intéressantes à exploiter pour Hervé.
Une chose qui me plaisait aussi, c’était cette fin inéluctable avec la phrase « Il faut détruire Carthage », et l’idée que l’on commence sur un récit presque western spaghetti un peu débile et que, petit à petit, le poids de l’histoire nous amène à quelque chose de terrible.
Maël Rannou : Oui, ça reste tragique, dès le tome 1 ça finit mal, puis ça rebondit, et finalement…
Appollo : C’est fondamentalement tragique, tout le monde meurt. Mon éditrice m’a dit « il faut arrêter de tuer tes personnages à la fin ». Au moins ça empêche de faire des suites.
Maël Rannou : Bien que tu l’ais rencontré il y a bien longtemps, dès la fin des années 1980, tu n’as finalement publié d’album avec Téhem qu’en 2018 avec Chroniques du Léopard, vous avez récidivé avec Vingt décembre, Chroniques de l’abolition.
Appollo : On a eu des projets non aboutis durant des années, des idées, mais rien de concluant. Et il ne faut pas oublier que Téhem a vraiment eu des séries à succès : Tiburce ici c’est déjà énorme, mais Zap Collège c’est un truc qui s’est vendu par brouettes, ça a été adapté à la télévision, il a eu un prix à Angoulême, McDo en faisait des mugs… Pendant quinze ans il a dû s’y consacrer.
Puis il a fait une bande dessinée qui s’appelle Quartier western (Des bulles dans l’océan, 2010) que j’ai trouvé vraiment super, je lui ai dit qu’il y avait vraiment un truc à faire avec cet environnement. On a discuté, on a repensé au lycée Leconte de Lisle, qu’on avait fréquenté, à nos années Margouillat quand il y était. C’est la première fois que j’ai fait des recherches historiques poussées, je suis allé voir des vieux pour qu’ils me racontent comment étaient leur jeunesse et leur scolarité dans les années 40/50, j’ai fait énormément de recherches iconographiques pour ce bouquin, et un ami conservateur de musée m’a donné accès à un fond photographique absolument incroyable sur La Réunion au milieu du XXe siècle. Tout ça était très excitant, émouvant, une époque pourtant pas si lointaine revivait, et je me suis vraiment rendu compte de la rupture qu’il y a eu à un moment donné entre La Réunion d’aujourd’hui et celle d’il y a un plus d’un demi-siècle. Je pense que ce sont les effets de la départementalisation, et la modernité qu’elle a engendrée qui ont provoqué ce basculement.
Le thème reste celui de l’adolescence, que j’avais déjà exploré dans Pauline et les loups-garous ou Une vie sans barjot, qui me touche beaucoup, mais que je voulais reprendre de manière plus légère. Pour ça Thierry [Téhem] était idéal, mais je ne voulais pas qu’il dessine comme dans Zap Collège avec son dessin très cerné, enfantin, je souhaitais quelque chose de plus proche de Quartier western, avec des crayonnés, un côté un peu charbonneux. C’était très agréable de bosser avec lui sur un sujet qui nous touchait autant l’un que l’autre. À sa demande, j’envoyais des séquences peu découpées, avec surtout les dialogues et le texte narratif.
Maël Rannou : Tu m’as pourtant dit que tu découpais et que c’était important pour toi dans le cadre du scénario.
Appollo : Avant je découpais vraiment, avec page 1, case 1, une valeur de plan, etc. Mais au bout d’un moment c’était plus chiant qu’autre chose pour moi, et pour mes dessinateurs qui ne savaient pas trop si c’était une indication ou un absolu à suivre. Le fait de sortir du format type de 46 pages, qui nous contraignait vraiment, a joué aussi. Depuis, mes scénarios ressemblent de plus en plus à des textes de théâtre, avec le dialogue et des descriptifs du type didascalies étoffées, ce qui m’intéresse c’est vraiment la dramaturgie, le rythme du récit, de la page. Mais même là, avec Brüno, par exemple, le rythme de la page c’est lui qui le choisit, je lui donne des séquences qui suggèrent le nombre de pages et il se l’approprie.
Téhem voulait quelque chose de libre, que je n’indique pas de pagination, alors comme je suis rusé, je sautais des lignes quand ça changeait de page, évidemment il respectait les sauts de lignes et ça revenait exactement au même, mais il avait l’illusion de garder la main sur la pagination, héhé.
Une chose aussi, c’est que je travaille par séquence de dix pages. Donc j’envoie dix pages et je ne fais pas la suite tant que je n’ai pas le story-board de ces dix pages-là. Je sais comment se termine mon histoire, j’ai un carnet avec des développements et tous ces machins-là, mais j’écris vraiment au fur et à mesure et j’attends de voir ce que ça donne en dessin. Quand je reçois le story-board, on se téléphone très longtemps, on commente les pages, je dis ce qui va, ce qui ne va pas, et ça peut réorienter un peu le récit. Dans Chroniques du léopard le personnage de la fille apparaissait une page, elle flirtait avec le héros au collège Juliette Dodu et c’était fini. J’ai trouvé son incarnation graphique tellement sympa que je n’ai pas voulu la laisser filer, et le personnage féminin a fait comme une sorte de hold-up sur le scénario. Je trouve ça génial quand un personnage s’impose, que le récit finisse par gagner sa propre logique, sa propre autonomie et que je suis obligé de m’y plier.
L’envoi par séquence de dix pages est forcément très chiant pour les dessinateurs qui attendent la suite du scénario et qui ont besoin de faire les planches pour vivre, je suis obligé de leur dire que c’est comme ça, désolé, mais je ne suis pas fonctionnaire de la bande dessinée moi. Et donc ils me haïssent.
À propos de récit qui s’impose presque contre ma volonté, c’est arrivé aussi dans T’zée. Notre idée avec Brüno c’était de prendre dans l’histoire de Phèdre la relation entre Thésée et son fils Hippolyte et de se débarrasser du personnage de Phèdre. Je considérais que la question de la passion dévorante et destructrice qui habitait l’héroïne avait déjà été traitée de manière magistrale par Racine et qu’il n’était pas très prudent de vouloir s’y frotter. Le personnage de Phèdre apparaît donc au début de l’acte I en train de discuter autour d’une piscine avec sa copine — l’équivalent d’Aricie dans la pièce de Racine –, et puis c’était à peu près tout. Dans mon idée, elle devait rester en marge du récit qui s’intéresserait à autre chose. Sauf que la manière dont Brüno les a fait jouer, la manière dont la scène se révèle, cela a fait que je ne pouvais pas les laisser comme ça et je me suis retrouvé obsédé par un personnage dont je ne voulais pas. Finalement, c’est elle qui kidnappe le récit, c’est elle dont on raconte la vie dans les dernières pages et elle est pour moi le personnage le plus touchant du livre. Alors qu’au départ on avait juste décidé de la virer.
Maël Rannou : Comment observes-tu avec le recul la construction de ces fidélités de collaborations, alors que tu m’as aussi dit aimer justement tenter des albums avec beaucoup de différents dessinateurs ?
Appollo : Je pense que je ne suis pas un bon scénariste. Je veux dire que je ne suis pas quelqu’un qui produit une histoire, clés en main, pour un dessinateur, avec un partage des tâches très clair. J’écris toujours — ou presque — une histoire pour un dessinateur précis, qui s’avère la plupart du temps un bon copain, et avec qui j’ai beaucoup échangé. Nos livres sont le fruit de cette relation amicale, de nos désirs et de nos goûts communs. Nous ne sommes pas « un scénariste + un dessinateur » mais un auteur, unique. Ce que je dis n’est pas une coquetterie, c’est vraiment comme ça que je le conçois. Ça restreint mes possibilités de collaboration, je suis bien incapable de répondre à une demande de scénario de la part d’un dessinateur que je ne connaîtrais pas.
Il me semble que mes histoires sont autant les miennes, identifié comme « le scénariste », que celles des dessinateurs, parce qu’elles sont toujours le fruit de longs échanges à ce sujet entre nous. Et même, j’oserais presque dire que je m’approprie le dessin par une alchimie un peu équivalente, alors même que je ne saurais même pas esquisser un monsieur patate. Je ne me sens ni technicien du récit ni particulièrement compétent en scénario. D’ailleurs, les théories du scénario, les guides pratiques, les techniques, les manuels ne m’intéressent absolument pas, c’est un autre monde que le mien.
Par une sorte d’alchimie bizarre, je m’approprie tellement le dessin de mes copains dessinateurs, que lorsqu’ils sortent un bouquin sans moi, j’ai encore un peu l’impression qu’il est un peu de moi, non parce qu’ils seraient influencés par mon écriture même dans d’autres projets, mais parce que leur dessin m’est devenu tellement familier, intime presque, qu’il me semble qu’il est devenu une sorte d’extension de mon imaginaire.
Donc, pour répondre à ta question, je travaille presque toujours avec les mêmes, qui sont mes amis, mais l’idée c’est aussi d’avoir de nouveaux amis.
Maël Rannou : Dans ton travail moins connu, il y a l’écriture de nouvelles, pour la revue Kanyar. Des textes que tu ne signes pas sous pseudonyme d’ailleurs. C’est une pratique cantonnée à cette revue, on peut y revenir ?
Appollo : La revue Kanyar est née de l’initiative d’André Pangrani, dernier rédacteur en chef du Cri du Margouillat première version. C’était un ami très proche, il s’était installé à Paris après la fin du Margouillat, et au bout de quelques années, lui qui était passionné de littérature, a eu l’idée de lancer une revue de nouvelles. Selon ses propres mots, ce devait être une revue réunionnaise de littérature et pas une revue de littérature réunionnaise. « Ce sont des nouvelles de La Réunion et du monde qui l’entoure » disait-il. Il a fait appel à des amis, des gens qu’il rencontrait, comme Emmanuel Genvrin, directeur du théâtre Vollard, son voisin de pallier qui écrivait, ou moi parce que j’étais scénariste. Je ne crois pas que j’aurais osé me lancer de moi-même dans l’écriture de nouvelles, je suis trop velléitaire, mais l’enthousiasme d’André l’a emporté et je lui en suis vraiment reconnaissant. Ma première nouvelle dans le numéro 1, sorti en 2013, était un récit d’une remontée épique que j’avais faite du fleuve Congo, entre Kinshasa et Mbandaka, à bord d’un petit canot à moteur, en compagnie d’un prophète et d’une Miss congolaise (Miss Équateur). L’année d’après, je suis rentré à La Réunion, le deuxième tome des Voleurs de Carthage est sorti et, comme je n’avais plus de bande dessinée sur le feu, j’ai continué à écrire des nouvelles, de fiction cette fois. Ça m’a beaucoup plu, j’aimerais bien m’y remettre, mais André n’est plus là pour me secouer.
Maël Rannou : Une chose amusante, tu dis ne pas aimer les adaptations, mais La Désolation est justement l’adaptation d’une nouvelle publiée dans le Kanyar n°2.
Appollo : L’histoire me trottait dans la tête depuis un bon moment, je trouvais que les Kerguelen, qui m’ont obsédé pendant des années, pouvaient être le cadre idéal pour une sorte de thriller survivaliste, et qu’il y avait plein de questionnements très contemporains qui pouvaient en naître. Surtout, je voulais absolument en faire un roman, et donc je ne l’envisageais pas du tout en bande dessinée, c’était « mon projet de roman », longuement mûri. Finalement, j’en ai fait une nouvelle, écrite très vite pour un bouclage de la revue Kanyar.
Quelques années après, j’avais repris la bande dessinée avec Tehem et les Chroniques du Léopard, et j’ai rencontré Christophe Gaultier que j’avais invité à La Réunion. On faisait une petite marche dans les hauts de l’île et on se disait que ce serait chouette de faire un bouquin ensemble. Je lui ai parlé de cette nouvelle, il l’a lue le soir même et le lendemain, il m’a dit « Allez, on fait ça ! ». Ce truc subantarctique rencontrait sans doute ses envies de dessin du moment.
Je me disais que ça allait être un album rondement mené, qu’il suffirait de mettre en forme le texte et hop, un bouquin. Eh bien pas du tout, j’ai tout réécrit, sans relire la nouvelle, ma paresse en a pris un coup. Mais c’était un exercice intéressant, parce que je me suis mis à étoffer, enrichir le récit initial, ce qui devenait plus une sorte de réinterprétation, de variation qu’une adaptation littérale. Il y a un an ou deux, des réalisateurs différents m’ont contacté pour en faire une adaptation cinématographique. J’ai beaucoup échangé avec eux, et ce qui est génial, c’est la manière dont le récit les a interpellés de manière différente. C’est un récit qui suscite plein de lectures, ça me fait très plaisir. Finalement, un des candidats à l’adaptation a pris une option pour un long métrage, je pense que je n’aurais pas vraiment de droit de regard de ce qu’il va en faire, si jamais le projet aboutit, bien sûr, mais l’idée que cette histoire aura éventuellement été une nouvelle, une bande dessinée et un film de cinéma, je trouve ça bien, ce sont les métamorphoses d’un récit.
Maël Rannou : Tu as glissé que tu n’étais pas fonctionnaire de la bande dessinée, c’est vrai, tu es fonctionnaire de l’État. J’imagine qu’a un moment tu t’es posé la question d’arrêter l’enseignement pour vivre de l’écriture, est-ce que c’est un choix pour toi, d’avoir une liberté financière pour n’écrire que le nécessaire ?
Appollo : Après le succès de La Grippe coloniale il y a eu quelques opportunités. Je me souviens que Delcourt lançait une revue, Pavillon Rouge, et que Lewis m’avait contacté pour me dire qu’ils pensaient à moi pour en être le rédacteur en chef (je ne sais pas si c’était juste une idée en l’air ou pas). Je trouvais ça très tentant, je me disais que je pourrais me consacrer entièrement à l’écriture, de scénarios et d’articles, ça pouvait être très excitant. Mais d’une part il aurait fallu quitter La Réunion et vivre en France, et ça pas question, et d’autre part, en dehors du fait que je n’avais sans doute pas les compétences requises, le métier d’enseignant, avec ses horaires, son emploi du temps, est très structurant pour moi. Si je n’ai pas ça, il est probable que je passerais ma journée à glander, je vois bien quand je suis en vacances comme tout se délite chez moi. J’ai donc décliné cette amorce de proposition, qui aurait sans doute changé ma vie.
L’autre fois où on m’a proposé de quitter l’enseignement, c’était quand j’étais au Nigéria, quand j’avais 25 ans. Un vieux belge du Zaïre qui s’était installé à Lagos pour faire des affaires m’a proposé de tenir une de ses succursales à Kisangani. Il m’assurait une fortune rapide et moi je me voyais déjà comme un personnage d’un roman de Naipaul dans À la Courbe du fleuve, ou de Conrad. Comme je suis timoré, je n’ai pas donné suite, et j’ai bien fait, parce que l’année suivante, le Zaïre s’enfonçait dans le chaos. Mais quelle exaltante autre vie ça aurait été.
La vérité, c’est que j’aime beaucoup mon métier d’enseignant, j’aime mes conditions de travail et je rigole bien avec mes élèves, qui, d’une certaine façon, m’obligent à une forme de curiosité continuelle. Et puis l’assurance de mon salaire de fonctionnaire me libère des contingences matérielles du métier de scénariste. Je ne fais jamais de livre pour des raisons alimentaires. Évidemment, ça peut créer un hiatus avec les dessinateurs qui ne travaillent pas dans les mêmes conditions et ça me donne une somme de travail qui parfois me fait saturer. Loo Hui Phang a fait une exposition à Angoulême qui s’appelait « Écrire est un métier » qui était vachement bien et qui m’a fait gamberger sur mon rapport au « métier ». Je ne sais pas finalement si écrire est vraiment un métier dans tous les sens du terme. Ça l’était probablement pour les scénaristes du journal de Spirou des années 1970, ça l’est évidemment dans les métiers de l’audiovisuel, et il faut que ça le soit du point de vue du statut ou des conditions financières, mais est-ce qu’un auteur est un artisan, est-ce qu’on est des producteurs d’histoires ? En fait, je crois que ça m’emmerderait que ce soit mon métier à part entière.
Maël Rannou : Depuis la relance du Cri du Margouillat en décembre 2016, après 16 ans d’interruption, tu en es le rédacteur en chef, pour un numéro annuel. C’est aussi quelque chose qui prend du temps, j’imagine. Pourquoi cette relance d’ailleurs ?
Appollo : Oh, pas tant de temps que ça, ça en prend surtout en juillet-août, car il faut préparer le numéro. Bon si, il y a des moments où ça prend du temps, mais c’est vraiment important de s’y atteler.
On a relancé la revue au moment du 30e anniversaire de sa création. On avait fait une grosse fête pour l’occasion, et on a jugé qu’il était temps de s’y remettre. La génération d’auteurs du début a plutôt réussi à prendre son envol, grâce à ce journal, ça a été notre laboratoire, et un grand lieu d’émulation artistique et intellectuelle. C’est une revue qu’on avait faite un peu en marge de la culture officielle et institutionnalisée de La Réunion, et ça a été une vraie réussite réunionnaise contre toute attente.
Et puis il se trouvait qu’il y avait plein de jeunes gens sortis d’écoles d’art qui n’avaient pas de lieu où s’exprimer, faire leurs gammes et c’est important une revue pour ça, c’est un lieu collectif. Le Cri du Margouillat nouvelle version est annuel, beaucoup plus gros (plus de 200 pages) et propose un panorama de la création en bande dessinée de La Réunion, où se côtoient des débutants, des jeunes auteurs, des vieux auteurs. C’est un peu foutraque, mais c’est pas mal ce collectif.
Maël Rannou : Je ne sais pas si vous le voyez comme ça, mais de l’extérieur on peut aussi penser à une sorte de compagnonnage, avec des auteurs installés, presqu’un mentorat, vous faites des rendez-vous entre vous aussi
Appollo : Téhem fait plus ça que moi, parce qu’il est dessinateur, moi j’encourage, je dis de rendre les pages, de se lancer. On se retrouve, on boit des coups, on mange des samoussas. Il y a aussi des gens qui n’ont pas attendu le Margouillat pour se lancer, comme Anjale, Sara Quod, Natacha Eloy… mais c’est important d’avoir un lieu pour se retrouver, comme ça. C’est vraiment une revue où il n’y a que des auteurs, il n’y a pas quelqu’un qui n’est qu’éditeur ou trésorier, c’est chouette de fonctionner ainsi. Et puis d’autres auteurs nous ont rejoints aussi, comme Hippolyte qui s’est installé il y a longtemps maintenant à La Réunion. C’est une revue de rencontres.
Delphine Ya-Chee-Chan : Quand on regarde le Cri on peut aussi être surpris, il y a une haute qualité de fabrication, de maquette, des auteurs professionnels, parfois très connus, et des auteurs encore très amateurs. C’est rare de trouver encore cet esprit dans les fanzines aujourd’hui.
Appollo : On a beaucoup changé au fil des années dans le Cri du margouillat. Au tout début, la revue était très amateure, à la limite du lisible parfois. Puis, quand c’est devenu Le Margouillat tout court, sous la forme de tabloïd, on s’est dit « on ne prend que des bons », on en avait marre de publier des amateurs de 17 ans qui faisaient leurs premières pages. Mais j’ai changé d’avis à ce sujet, je trouve qu’une des missions du Cri du Margouillat, c’est aussi de mettre le pied à l’étrier à des gens débutants, même maladroits, ça peut déclencher quelque chose. J’essaie donc de trouver un équilibre entre des aspirants auteurs, et des gens confirmés, et d’y ajouter aussi des compagnons de route tout à fait chevronnés comme Guy Delisle ou Trondheim.
Après il y a des choses qui changent, l’usage du créole est moins présent aujourd’hui que dans le Cri du margouillat historique. À l’époque on était aussi beaucoup plus rentre-dedans, on avait des avis très tranchés, une certaine arrogance de la jeunesse, avec des bandes dessinées un peu trash, un peu punk créole. Mais l’époque a changé et on a vieilli, c’est une revue plus sage maintenant. Le niveau des jeunes gens qui arrivent est bien meilleur que celui des jeunes débutant il y a trente ans, et ça c’est quand même étonnant, il y a une maturité graphique bien plus forte que nous à l’époque. En revanche, il y a moins d’envie de bande dessinée, nous on voulait faire de la bande dessinée avant tout, c’était notre objectif, maintenant, j’ai l’impression que ce sont plus des envies de dessin qui animent les jeunes auteurs.
Maël Rannou : Tu as cité toute une nouvelle génération d’autrices et auteur de La Réunion, surtout des autrices d’ailleurs, tu n’as jamais eu de projets de collaborations avec elles ?
Appollo : Avec Sara Quod si, ça fait des années qu’on se dit qu’on pourrait faire un truc ensemble. J’ai une idée, une idée très vague mais j’aimerais beaucoup faire un bouquin avec elle. Mais voilà, je suis très très paresseux, j’ai beaucoup de mal à me mettre au travail, c’est pour ça d’ailleurs que j’aime bien avoir mon métier de prof, sinon je passerai mon temps à dormir et à traîner sur internet. D’ailleurs je n’écris bien mes scénarios que lorsque je suis en année scolaire, quand je suis déjà surchargé de boulot. Bien sûr je râle, je m’en veux de ne pas bien m’organiser, mais ça marche dans cette pression.
Delphine Ya-Chee-Chan : Tu dis ne pas faire de mentorat mais Le Cri m’évoque une formule que j’aime bien, faire un « élevage d’auteurs de bande dessinée », ce ne serait pas un peu le projet ?
Appollo : Oui, parce que la bande dessinée c’est une activité solitaire, on peut vite baisser les bras, se démotiver, déprimer. Alors participer à un collectif, c’est très important, on se voit en vrai, on lit ce que font les autres, on en discute, il y a de l’émulation, un regard. Téhem, par exemple, donne vraiment des conseils techniques, il aide à refaire des story-boards, moi parfois on m’envoie des scénarios, mais à vrai dire je n’aime pas du tout lire ça, je ne sais pas comment font les dessinateurs pour lire des scénarios, c’est vraiment un truc chiant à lire !
En tout cas, je crois que c’est important de se rencontrer en vrai, de faire un objet physique, d’échapper à la dématérialisation générale. Une revue, un bouquin, un fanzine, même tiré à quelques dizaines d’exemplaires c’est tellement plus fort qu’un truc sur internet, qui aura peut-être eu des milliers de vues, mais qui va disparaître aussi vite. Le premier numéro du Cri du Margouillat, avec tous ses défauts, il existe encore presque quarante ans après. C’est un jalon, c’est important dans la constitution d’un art d’avoir une mémoire matérielle.
Maël Rannou : Et justement, des années après « Cyclone BD » tu t’es fortement investi dans l’organisation d’un festival, avec « BDPI », qui se tient en décembre, tu me diras que c’est encore une occasion de réunir des gens, mais j’imagine que ça n’est pas que ça ?
Appollo : On avait créé Cyclone BD avec le Margouillat avec l’idée que la bande dessinée réunionnaise accueillait l’extérieur, l’Océan Indien d’abord et le reste du monde ensuite. Les premières éditions étaient très excitantes, on faisait venir les Sudafricains, les Malgaches, tout ceux qu’on appelait à l’époque la « Nouvelle Bande dessinée », et aussi des auteurs un peu atypiques, plus confidentiels. On ne se souciait pas tellement de l’aspect commercial de la manifestation, on se disait que les rencontres, les conférences ou les expositions étaient bien plus importantes. Après notre éviction de Cyclone BD, le festival est devenu un truc plus convenu, essentiellement tourné vers la dédicace et avec une programmation artistique sans envergure. C’est bien dommage.
À Kinshasa, j’ai créé un Salon du livre (La Fête du livre de Kinshasa) qui mêlait la littérature et la bande dessinée. J’avais invité des auteurs qui traitaient du Congo et dont j’adorais les bouquins : Jean Rolin (mon romancier contemporain préféré), Lieve Joris, David Van Reybrouck etc. L’idée aussi était de faire dialoguer les auteurs congolais et ceux de l’extérieur. Le festival continue d’exister d’ailleurs. À mon retour à La Réunion, on a accompagné des copains qui montaient un festival de Rock (tendance punk-garage) qui s’appelle « Rock à La Buse ». On propose des concerts dessinés, on invite un ou deux auteurs de l’extérieur, et on fait un mini festival, avec une belle et grande expo à chaque fois. Plus récemment, avec Tehem, on a décidé de lancer BDPI, un festival dont l’objectif est de valoriser la bande dessinée réunionnaise (peu d’invités extérieurs, mais on essaie de rassembler tout ceux qui dessinent dans l’île), en se débarrassant le plus possible de la démarche strictement commerciale qui prévaut souvent dans ce genre de manifestation : on fait des déditrocs (une dédicace contre un cadeau idiot : un poème, un samoussa, un dessin), des chasses au trésor autour de la bande dessinée, des tas de rencontres scolaires, des ronkozés (c’est-à-dire des micro-rencontres informelles d’une dizaine de personnes autour d’un auteur et d’une bière), de la musique live. À chaque fois, l’idée c’est de faire un truc un peu joyeux et nouveau. Comme nous ne sommes pas libraires, notre état d’esprit est vraiment autour de la découverte et on s’en fout un peu de « faire de l’argent », nos invités ne le sont jamais en fonction des ventes éventuelles, mais en fonction de l’intérêt artistique qu’on lui porte. Bref, on s’amuse bien.
[Entretien réalisé le 11 juillet 2023 au sein de l’atelier du Cri du Margouillat à Saint-Denis, en compagnie de Delphine Ya-Chee-Chan, complété par courriel en octobre 2024]
- (1) Une jeunesse d’aller-retours
- - (2) Le second début de carrière
- - (3) Collaborations et mécanique du scénario
l’autre bande dessinée
Une jeunesse d’aller-retours
Commando Colonial t.2 Le Loup Gris de la Désolation
Pauline (et les loups-garous)
Pauline (et les loups-garous)
Appollo

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