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Le Monde de Lloyd Llewellyn

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Il y a un an et demi, le public français pouvait découvrir les débuts de Daniel Clowes[1] : Le monde de Lloyd Llewellyn (LLLL pour les intimes) est un épais volume de 270 pages rassemblant les récits courts (généralement pas plus d’une dizaine de pages, à l’exception des «Délinquant juvéniles d’au-delà de Jupiter» qui en totalise 26) mettant en scène le personnage éponyme et parus entre 1986 et 1988, la plupart dans la revue du même nom et avec une conclusion publiée dans le fanzine Eightball.[2] La traduction de Jean-Paul Jennequin éditée par Neuvième monde (maison d’édition rattachée à la librairie la Comète de Carthage) vient à point nommé pour le public français puisque l’édition anglaise (chez Fantagraphics) est épuisée.

LLLL constitue une sorte de farce, parodie dans la lignée du journal satirique Mad. Le personnage éponyme évolue dans une atmosphère directement inspirée des polars américains des années 1950. Le style graphique de la série est d’ailleurs une référence directe à cette époque : décors minimalistes et stylisés, importance des lignes droites… autant d’éléments qui rappellent le style de Serge Clerc, convoqué pour la préface de l’ouvrage.
Lloyd représente l’archétype du détective privé, avec tous les clichés du genre : grand, bien bâti, lunettes, cheveux courts et bien peignés, costume cravate qu’il ne quitte presque que quand il se fait dépouiller. Malgré cet aspect ordonné et propret, Lloyd a, comme tout détective privé qui se respecte, deux faiblesses : les femmes (origines de la plupart des histoires) et l’alcool (on le voit régulièrement complètement ivre et le Gros Point Blanc, le bar du coin est un passage obligé dans ces histoires).
Mais alors qu’il utilise tous les archétypes du polar, Clowes s’amuse à bousculer les règles du genre en introduisant des éléments absurdes dans ces récits. On sent un goût prononcé pour les extraterrestres qui apparaissent très régulièrement au long des pages de LLLL sans que personne ne s’en étonne outre mesure. Les petits hommes verts viendront ainsi conclure une sombre histoire de meurtre (dans «Meurtres, martiens et petites pépés»), menacer le héros («Les délinquant juvéniles d’au-delà de Jupiter»), le pousser à un voyage dans l’espace pour retrouver une princesse vénusienne ayant succombé à ses charmes («La reine de Vénus») ou introduire un élément comique dans une histoire plus grave (le récit d’Ernie dans «Le blues de Red Hoerring»).

Comme toute bonne satire qui se respecte, LLLL est donc caricatural. Les histoires sont simples, les dénouements absurdes et parfois semble-t-il dictés par la nécessité de terminer l’histoire rapidement (plutôt que chercher un dénouement complexe, Clowes choisirait de désigner comme coupable les extraterrestres). Les personnages sont simplifiés, en particulier les femmes, réduites à des créatures aux poitrines opulentes (on notera la représentation standard du corps féminin dans cet ouvrage) par qui les problèmes arrivent… Clowes le reconnaît lui-même avec beaucoup d’autodérision dans les pages introductives de l’ouvrage intitulées «Introduction, excuses et annotations» : les histoires sont «nulle» («Le monstre venu de nulle part»), «minable» («L’oiseau anxieux»), ou encore «abominablement dessinée» («La dernière fois que j’ai vu Irving»).[3]
Mais LLLL reste plus qu’une œuvre de jeunesse d’un Clowes en quête de maturité. Tout d’abord parce que Clowes fait déjà preuve d’une grande maîtrise narrative et graphique. La plupart des histoires sont introduites par un court appel au lecteur par le personnage principal qui pose le décor : Clowes y révèle un réel talent d’écriture, synthétisant les clichés du genre, les exagérant, insérant des touches d’humour et caricaturant le narrateur. Ces petites introductions sont un plus dans le récit.[4]
En outre, on appréciera les récits se focalisant sur des personnages secondaires hauts en couleurs. Car très rapidement, Clowes semble se sentir à l’étroit avec le personnage de Lloyd — à tel point qu’à la fin de la série, il détestait son personnage, avoue-t-il dans ces notes. Et c’est certainement pourquoi il apparaît aussi laid sur la couverture de l’ouvrage : cheveux hirsutes, suant, avec des lunettes à la forme bizarre, un visage crasseux qui contraste avec le héros toujours propre et bien présenté tel qu’on le voit à l’intérieur de l’ouvrage. Par la force des choses, les personnages secondaires deviennent le temps de quelques histoires les personnages principaux de LLLL : d’abord Ernie, sorte de faire-valoir de Lloyd, qui intervient dans les histoires les plus loufoques de l’album («L’oiseau anxieux»). Autre personnage clé, Red Hoerring, commissaire et ami de Lloyd qui, usé par son métier, se transformera en criminel dans des histoires sombres et poignantes («Le blues de Red Hoerring» et «La couleur du rouge, 1ère partie»… qui d’après nous représentent les meilleurs moments de l’album). Signalons enfin le personnage du Baroudeur Américain, qui annonce le héros du Rayon de la mort. Rapidement, quand Clowes met en scène Lloyd, c’est pour s’acharner à lui faire subir toutes sortes de vilénies et humiliations — allant jusqu’à le transformer en ver de terre («Rampe, vermine !») ou en vendeur itinérant de farces et attrapes suite à une malédiction («L’homme qui rit et qui crache»).

A de nombreux égards, Lloyd annonce le personnage de Clay, héros de Comme un gant de velours pris dans la fonte (Clowes reconnaît d’ailleurs dans son introduction que l’histoire «Rampe vermine !» est le précurseur de Comme un gant de velours…). Tout comme Lloyd, Clay ne cesse d’être victime de son environnement (brimades physiques de policiers, d’une brute qui le transformera en homme-tronc ; organisation secrète tentaculaire à laquelle Clay ne parvient pas à échapper). Lloyd et Clay évoluent tous deux dans un monde peuplé d’éléments fantastiques qui viennent surprendre le lecteur dès les premières pages de ces récits : nous citions les extraterrestres de LLLL tandis que dès les premières pages de Comme un gant de velours, Clay va voir un ami qui a des nageoires de poisson à la place des yeux, premier d’une série ininterrompue de monstres qui ponctuent le récit. Plus loin, le quotidien de David Boring sera lui aussi marqué par l’insolite, sans aller pour autant jusqu’au fantastique pur : le héros survit à deux reprises à des tentatives d’assassinat, échappe à une attaque terroriste massive. Le fantastique est également présent dans le recueil Caricature et le Rayon de la mort. Si le lecteur peut se trouver surpris par cette mise en pièce de la réalité, les héros de Clowes ne montrent aucun signe d’étonnement.

Ne faisons pas confiance à Clowes quand il s’excuse de la médiocrité de LLLL et considérons ses excuses comme de la fausse modestie. Cette introduction donne curieusement l’occasion à Clowes de revenir sur cette œuvre et de s’impliquer en tant qu’auteur démiurge dépréciant son travail. Rappelons-nous qu’il était déjà apparu sous la forme de dieu dans un rêve de David Boring, autre épisode d’un jeu récurrent que l’auteur entretient avec son œuvre. Il introduit de la distance vis-à-vis de ses personnages, les laissant seuls face à ce monde grotesque dont il refuse d’endosser la responsabilité. Sans repère, ils n’ont d’autre solution que d’accepter sans se plaindre une réalité étrange qui ne cesse de les martyriser. Les échappatoires (alcool — pour Lloyd — et sexe et/ou amour) se révèlent impuissants à les extraire de ce quotidien. Au contraire, ils ne font généralement qu’aggraver la situation de ces héros. En ce sens, Lloyd ou Red Hoerring sont les premiers représentants de ces archétypes clowesiens, personnages démunis et résignés qui savent à quel point il est vain de chercher du sens dans ce monde et qui n’ont pour seul échappatoire de souffrir en silence.
Et par bien des manières, LLLL se révèle être non pas seulement une œuvre de jeunesse, mais bien une œuvre fondatrice.

Notes

  1. Certainement est-il inutile de présenter Dan Clowes, tant on a déjà écrit dessus… Citons le dossier que lui a consacré la revue Neuvième Art 2.0 ; voir également les articles que du9 lui a consacrés.
  2. «Je vous déteste profondément» et «Je vous aime tendrement».
  3. Voici d’ailleurs comment Clowes raconte avoir créé son personnage : «J’avais quelque chose comme vingt- deux ans, et j’essayais de trouver du travail comme illustrateur, sans aucun succès (..). Ce qui fait que durant mon temps libre, et plutôt que de me mettre la tête dans le four, j’ai décidé de dessiner mon propre comic strip, et j’ai créé le personnage de Lloyd LLewellyn, comme ça — je trouvais drôle qu’il y ait autant de « L » dans son nom, c’était là toute l’étendue de la profondeur du personnage. Je l’ai dessiné pendant trois ou quatre mois, et quand j’ai terminé, je me suis demandé ce que j’allais faire avec.» Voir l’interview donnée à du9, en janvier 2009.
  4. Citons à tout hasard les premières phrases d’une des histoires les plus loufoques du recueil, «La pâte» : «Son nom était Phèdre mais tout le monde l’appelait Fred… et c’était bien le SEUL truc qu’elle avait de masculin. Elle aimait passer tous les matins et me faire le petit-déjeuner, ce qui me convenait parfaitement. Sauf la partie « matin »… Quand j’ai besoin de SOMMEIL…» Jean-Paul Jennequin, le traducteur, a également écrit une introduction à l’ouvrage.
Chroniqué par en septembre 2011

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