True Porn 2

de

De par ce titre, ce qui était caché va être doublement dévoilé.
La pornographie a eu la réputation de franchir l’interdit, de montrer ce qui était dissimulé par les vêtements, les draps ou certains espaces clos. Aujourd’hui autorisée, officiellement encadrée et désignée par ce «mot-poubelle» qui la dénigrait,[1] elle s’affirme sous les faux jours de la lumière crue des vidéos. Devenue massive, industrielle et donc une norme, on s’intéresse désormais à ce qu’elle cache, ne veut pas ou plus dire, derrière ces épilations maximales et la mise au canon des corps exposés par des ajouts chirurgicaux prétendant à l’esthétique.

Avec l’émergence de la toile, l’expression «True Porn» (notion qui, dans ce cas présent, serait à la pornographie ce que la «télé réalité» est à la télévision) a fait flores montrant au choix ou à la fois, la paranoïa des masses insatisfaites et avides d’être autrement trompées, ou la compréhension plus pointue de mécanismes médiatiques, dans une sorte d’ironique «le roi est habillé» alors qu’il règne d’être plus nu que nu.

Ce n’est pas ce dévoilement qui intéresse l’anthologie True Porn même si certains récits peuvent être indirectement rattachés à cette thématique (je pense en particulier à celui de Sharon Lintz et Jim Rugg intitulé «Aaron»). Ce qui motive les dessinatrices Robyn Chapman et Kelli Nelson (qui sont «éditrices» de True Porn 2 et y présentent chacune une histoire) est une interprétation littérale de l’expression «True Porn», où «vrai/réel» et «porno» deviennent respectivement synonymes de «témoignage» et «sexualité».

En un très beau raccourci, la couverture conçue par Chester Brown résume parfaitement l’ambition de True Porn. Une belle jeune femme en déshabillé regarde par l’œilleton de la porte d’entrée de ce que l’on peut penser être son appartement, à la fois en attente par ce qu’elle porte (va-t-elle faire entrer la personne pour qui elle est ainsi habillée ?) et voyeuse par sa posture (regarde-t-elle une scène sur le palier expliquant/s’associant à la façon dont elle est habillée ?). La scène est éclairé par la cuisine, d’une lumière crue faite de quotidienneté, entre tâches ménagères et nécessités alimentaires. Dans l’intimité d’un appartement suffisamment grand pour l’autre, la question qui se pose alors est : la vraie face cachée de toute sexualité ne vient-elle pas de cette source de lumière mettant le désir en pénombre entre illusions et désillusions ?

True Porn dévoile donc bien l’acte sexuel comme la pornographie, mais aux lumières biographiques et intimes d’une cinquantaine d’auteurs qui la relativisent ainsi dans ses mécanismes superficiels et fictionnels.
L’enfance (Ken Dahl, Diego Gabriele, Lucas May / Ed Malys), les premières fois (Hope Larson, Robin Fisher / Robin Bougie), l’anecdotique ( Matt Leunig, Ed Siemienkowicz, Brian Musikoff), l’homosexualité ( Dave Davenport, Justin All), les occasions manquées (Manning Leonard Krull, Kean Soo), etc. Tout les thèmes sont là (s’entrecroisent) tant qu’ils sont à l’aune de la sexualité, majoritairement racontés avec détachement et humour.[2]
Le tout est d’un bon niveau et les faiblesses graphiques de certaines histoires sont généralement compensées par la qualité de leurs scénarii. Cette anthologie est aussi une bonne vitrine de la scène alternative nord américaine que renforce la présentation finale de chaque auteur(e)s sous la forme amusante de fausses petites annonces.

Pour finir, notons que True Porn 2[3] aborde des frontières autobiographiques intimistes qui sont relativement peu abordées par la bande dessinée franco-belge[4] mais font l’objet d’une certaine «tradition» bien vivante outre-atlantique. Le parrainage de Chester Brown (couverture) et Joe Matt (qui signe l’introduction) témoigne d’une étape généalogique qui remonte à Crumb et à l’underground des années 60.[5]
Cela ne signifie pas, bien évidement, que la bande dessinée francophone soit nécessairement pudibonde, mais plutôt, qu’aux Etats-Unis, aborder de tels thèmes est ou devient une parole nécessaire dans un pays réputée pour ses extrêmes géographiques (Far West) et comportementaux, ne sachant symboliquement et culturellement trouver une troisième voie entre puritanisme et pornographie.

Notes

  1. Du grec pornê (prostituée) et graphê (écriture). «Mot-poubelle» est une expression de Gilles Lapouge extraite de son article «La pornographie» in Encyclopaedia Universalis, DVD-rom, 2004.
  2. Ce ton est-il lié à la nature du thème ou du médium ou au fait que les «éditeurs» de cette anthologie soient des femmes ? Plus sûrement du premier à mon humble avis, même si un peu des deux n’est pas exclu.
  3. Il y a eu un True Porn 1 édité par Alternative Comics en octobre 2003. Malheureusement manquant chez l’éditeur, je n’ai pas eu l’occasion de le lire. J’ignore aussi en écrivant cette chronique si les éditrices Robyn Chapman et Kelli Nelson en étaient déjà à l’origine. Ce qui est certain, c’est que les noms de Kochalka, Jeffrey Brown, James Sturm, Ariel Schrag, Ivan Brunetti, ou Laureen MacCubbin apparaissaient au sommaire parmi 40 autres, ce qui nous laisse imaginer une anthologie de qualité.
  4. Mis à part des auteurs comme Neaud, Boilet voire Poincelet, la sexualité est rarement directement abordé dans les bandes dessinées autobiographiques francophones.
  5. Ok, ok, je sais que Chester Brown et Joe Matt sont canadiens.
Chroniqué par en décembre 2005

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