#TourDeMarché (2e saison)

de

(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur Twitter)

Voici un nouveau #TourDeMarché, et c’est après une de mes lectures récentes que je me suis dit que ce pourrait être intéressant d’aborder la question du manfra. En commençant naturellement par la définition de la chose. Selon Wikipedia, « manfra »[1] est un néologisme apparu en 2005 qui désigne « les œuvres de bande dessinée réalisées par des auteurs francophones souhaitant travailler dans un format, un style de dessin et/ou un genre de narration inspirés par la bande dessinée asiatique. »
L’idée n’est pas neuve : en fait, dès la publication des premiers mangas en France, on voit certains auteurs s’emparer de ce nouveau format. Ainsi, dès 1994, Glénat accueille des auteurs francophones au sein de sa collection « Akira », avec les titres Nomad et HK. Même chose du côté de Casterman avec sa collection « Manga » qui va publier Baru (L’autoroute du Soleil), Alex Varenne (Kiro), Beb Deum (La théorie des dominos), Michel Crespin (Elie) ou Jérôme Charyn & Joe Staton (Au nom de la famille). Certains de ces titres relèvent d’ailleurs d’une tentative d’hybridation… japonaise, le magazine Morning (de Kôdansha) ayant invité à l’époque des auteurs français à s’essayer au manga. soit une forme de retour à l’envoyeur (tous les titres de cette expérience ne seront pas publiés dans un format manga, La Mouche de Lewis Trondheim se retrouvant au Seuil, et proposé sans aucune forme de marqueur le rattachant une quelconque tradition asiatique).
Après ces quelques tentatives du milieu des années 1990, il faut attendre le milieu des années 2000 pour que l’idée revienne titiller auteurs et éditeurs, alors que le manga s’installe tranquillement sous nos latitudes. Je vous rassure, le but n’est pas de faire ici un historique pointilleux du sujet — pour les curieux, je renvoie à cette conférence d’HerbV qui en propose un inventaire détaillé. Mais lorsqu’en 2005 le terme de « manfra » apparaît sur le forum Catsuka, c’est peut-être le signe qu’une nouvelle génération (d’auteurs mais aussi d’éditeurs) a fait sienne une certaine forme de narration introduite par les productions japonaise. L’histoire de la bande dessinée (mais aussi de l’art en général) est traversée par cette circulation des influences — après tout, la naissance de la bande dessinée au Japon doit beaucoup à la tradition satirique anglaise et française du XIXe siècle.
Cependant, le terme de « manfra » se démarque et recouvre une approche très particulière, qui ne se contente pas d’intégrer de nouvelles manières de faire, mais qui va jusqu’à embrasser le format même dans lequel celles-ci s’expriment… et ce, alors même que les contraintes éditoriales qui pèsent sur ce format japonais (et en déterminent certains des aspects) sont absentes du contexte de création de ces œuvres françaises (ou italiennes, ou américaines, ou…). Il en va ainsi du sens de lecture du livre ou de la page, dicté par les usages japonais, mais aussi de la structure du récit en chapitres (liés à la prépublication au Japon) ou le recours à des phylactères verticaux (encore liés à la graphie japonaise). On pourrait également mentionner les illustrations de fin de chapitre (bonus pour « boucher » une page absente correspondant à un espace publicitaire dans le magazine d’origine) — bref, à mon sens, il ne s’agit pas tant de réappropriation que de reproduction. Les raisons pour cela tiennent probablement du référentiel des créateurs (lecteurs de manga eux-mêmes), encouragé par la chaîne de commercialisation du livre, sur un marché organisé autour d’une dichotomie forte entre format manga et album franco-belge traditionnel.

Et puisque l’on parle de commercialisation, c’est le moment de dégainer chiffres et graphiques, pour voir comment ces envies ont pu être accueillie sur le marché. On commence par le caveat méthodologique de rigueur : il n’y a pas de métadonnée indiquant que tel ou tel titre est un manfra, il faut donc s’attacher à faire un inventaire à la main avec les erreurs potentielles que cela implique. Bref, ce qui suit est à titre purement indicatif.
J’ai identifié un peu plus de 500 références relevant du « manfra » — il est possible que j’en ai raté quelques-unes, mais a priori je dois avoir tous les « gros ». Sachant que l’on est de toute façon sur un segment aux contours assez flous, ce qui pose toujours un problème. Bref — avec toutes ces précautions d’usage, voici l’évolution comparée de sorties et des ventes du manga (au global) et du manfra.

Malgré l’engouement que l’idée a pu susciter, il faut se rendre à l’évidence que cela ne s’est pas traduit par un nombre démesuré de projets édités (et ce, alors même que plusieurs structures éditoriales dédiées ont été fondées par des passionnés convaincus). Sur 2003-2020, le manfra représente 1,7 % des sorties du manga au global… et 1,7 % de ses ventes en volume. Verre à moitié plein ou à moitié vide, je vous laisse juge. Voici les courbes d’évolution des sorties et des ventes, avec une échelle plus adaptée. on notera qu’on y retrouve dans les grandes lignes les évolutions qui ont marqué le segment du manga sur les deux décennies passées.

Comme je l’ai évoqué, le segment est très réduit, et certaines évolutions (notamment côté production) relèvent alors plus d’initiatives individuelles que de véritables dynamiques structurelles. Je m’abstiendrai donc de me lancer dans une analyse poussée. Cependant, on peut mettre en lumière l’importance de quatre éditeurs sur le sous-segment du manfra (Ankama, Pika, Casterman et Michel Lafon) qui concentrent à eux seuls 83 % des ventes sur 2003-20202… mais seulement 44 % des sorties.

En poussant un peu plus loin, on se rend compte que cette performance repose essentiellement sur une poignée de séries : Dofus/Wakfu-Radiant (Ankama), Dreamland (Pika), Lastman (Casterman) et Ki & Hi (Michel Lafon)… avec une sorte de passage de témoin, l’univers étendu de Dofus (au top sur 2007-2010) ayant cédé sa place à Ki & Hi — lequel représente autour de 40 % des manfra vendus chaque année depuis son lancement en 2016.

Il faut souligner le fait que toutes ces séries ne se revendiquent pas explicitement du « manfra » (si tant est qu’il y en ait), mais se rattachent souvent à l’étiquette de manga, comme Ki & Hi sur le site de son éditeur. Mon inventaire (probablement incomplet) recense 118 séries pour à peine 7 one-shots, ce qui n’est pas surprenant, puisqu’il s’agit avant tout de reproduire la narration feuilletonnante du manga, qui, on l’a vu récemment, fonctionne essentiellement sur le format sériel. Mais l’examen de la longueur de ces séries montre que la majorité de ces initiatives tournent court : les deux-tiers des séries de manfra ne dépassent pas le troisième volume, comme on peut le voir ci-dessous (décompte limité aux volumes numérotés).

Seules sept séries ont dépassé les 10 volumes : Dofus, Dreamland, Radiant, Dofus Monster, Lastman, Head-Trick et Outlaw Players. Soit, aux premières places, les « usual suspects ».

Pour finir, je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec l’engouement récent autour du webtoon, qui dans sa transposition papier, présente actuellement une situation comparable : un succès écrasant (Solo Levelling) mais un segment à la peine. Il est vrai que le défi du webtoon se situe en ligne, que l’on ne cesse de montrer les chiffres mirobolants de la Corée (sans jamais en avoir pour la France), donc la comparaison est forcément limitée. Opportunité ou fausse promesse, chacun en tirera ses propres conclusions.

Notes

  1. On m’a signalé l’existence d’une alternative, « franga », que personnellement je n’ai pas le souvenir d’avoir croisée, à la différence d’autres propositions, comme « euromanga » ou « global manga ».
Dossier de en octobre 2022

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