Dupuy & Berberian

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Bête bicéphale relativement unique dans le monde de la bande dessinée, le duo Dupuy-Berberian promène depuis presque vingt-cinq ans une certaine nonchalance parisienne. Couronnés en 2008 par le Grand Prix de la Ville d’Angoulême, ils s’apprêtent à organiser «leur» présidence lors de la prochaine édition du Festival International de la Bande Dessinée. Entretien-fleuve en trois parties, résultat d’une série de conversations diverses tenues entre 2003 et 2006.

La reconnaissance

Ronan Lancelot : Vous avez signé la couverture d’un livre sur les albums primés à Angoulême chez l’An 2…

Charles Berberian : Quand l’éditeur Thierry Groensteen nous l’a proposé, nous étions très contents de participer à ce projet pour une maison d’édition que j’apprécie, mais en regardant la liste des primés à Angoulême je me suis rendu compte qu’il y a très peu de livres que j’appréciais vraiment.

Philippe Dupuy : Il y en a quand même…

CB : Très peu, vraiment. Angoulême, c’est surtout la top class d’un point de vue international. On se rend compte, Philippe et moi, à chaque fois que l’on présente notre CV pour une raison ou pour une autre, que notre prix à Angoulême rencontre un écho.

RL : Que pensez-vous des prix en général ?

CB : Je ne suis pas contre. À partir du moment où c’est une figure imposée dans tous les domaines, on ne peut pas y couper. En tant que lecteur ou spectateur, certains d’entre eux sont des repères.

RL : Et dans le domaine de la bande dessinée ?

CB : Je me considère comme faisant trop partie du milieu pour pouvoir avoir un avis objectif sur les prix.

PhD : En bande dessinée, on les décerne nous-mêmes les prix. Quand un livre sort, on le juge directement. Ensuite, soit les prix rejoignent nos goûts, soit non.

RL : Vous en avez remporté quelques-uns… Cela a un impact sur vos ventes ?

CB : C’est un coup de projecteur. Celui d’Angoulême a eu un effet, oui. Ceux qui ont de l’argent à la clé sont également intéressants, bien sûr.

PhD : Nous avons remporté celui de Témoignage Chrétien avec Farid Boudjellal, et il était doté. Ce n’était pas le gros lot du loto, mais ce n’était pas mal.

CB : Celui de Blois n’est pas mal non plus…

PhD : Mais c’est un paiement ! C’est le paiement de l’affiche qu’on doit réaliser !

CB : Ah oui j’oubliais !

PhD : Il n’y a que les Chrétiens pour vraiment nous donner de l’argent !

RL : Vous avez également réalisé l’affiche du festival d’Amiens une année…

PhD : C’était une sorte de contrat de travail, oui, l’affiche était rémunérée. Aujourd’hui, presque tous les festivals les paient, d’autant plus qu’ils déclinent souvent le dessin en produits dérivés, tirages, affiches, qu’ils vont vendre au public.

CB : Il y a d’autres prix où, lorsque nous sommes nominés, nous sommes invités par le festival, comme à San Diego par exemple en 2004… Et puis nos parents sont très contents lorsque nous sommes nominés. Pour celui d’Angoulême, non seulement nos parents étaient au courant mais leurs amis aussi, ils étaient très fiers. Philippe, c’était quoi le message que tu avais eu sur ton répondeur ?

PhD : En rentrant d’Angoulême, une tante m’avait laissé un message me disant qu’elle avait lu dans Le Figaro que nous avions eu le prix. Elle était contente pour moi et me disait que j’allais enfin pouvoir marcher la tête haute…

CB : Hé hé hé…

PhD : Remporter un prix relève surtout du hasard. Cela dépend aussi bien de son propre livre que de ceux nominés en face.

CB : Ce qui est insoutenable, c’est d’être en lice, et les nominations sont un jeu cruel. Quand il y a de l’argent à la clé, c’est encore pire. Le prix de la ville de Genève par exemple est terrible pour ça. Nous avons été nominés plusieurs fois sans jamais l’avoir reçu. Non seulement c’est énervant sur le principe mais cela met dans une situation compliquée, parce qu’il faut aller à Genève à chaque fois.

PhD : Il y a toujours des gens pour nous dire que c’est important et que l’on doit bien y voir notre intérêt. Je me souviens que quand Jean-Claude Denis a été nominé à Angoulême pour L’Ombre au Tableau dans la catégorie meilleur album, quelqu’un de sincère et crédible est venu lui dire qu’il l’avait. Ouf ! Et la cérémonie dure, et au final, ce n’est pas lui. Quelle horreur ! Cela nous a beaucoup fait réfléchir.

Les festivals et la dédicace

RL : Que pensez-vous des festivals ?

PhD : Certains sont de véritables foires aux bœufs, ce sont les festiveaux !

CB : On se sent vraiment comme un troupeau aviné baladé entre l’hôtel, le restau et la table de dédicaces. A chaque fois que l’on fait un pas de côté, un coup de fouet vous ramène dans le bon chemin. On apprend à les éviter.

PhD : C’est marrant parce qu’à quinze ans, c’est un rêve incroyable. On fait des fanzines et on se dit qu’un jour on passera de l’autre coté de la barrière. Le jour où cela arrive, c’est tout de suite très dur parce que la file dont on rêvait n’existe pas. Personne ne vient vous voir. On commence à se rendre compte que la dédicace n’est pas forcément quelque chose de facile à faire. On le comprend d’autant moins que l’on est forcément le meilleur au monde. Ensuite, les gens arrivent, petit à petit, et c’est là où l’on se rend compte que nous sommes des êtres ingrats parce que c’est justement lorsqu’il commence à y avoir pas mal de personnes que l’on se rend compte qu’on en a marre.

RL : Il y a quand même une rencontre avec le public…

CB : Ce qui me plait dans les festivals, quand on passe la barrière, c’est surtout de pouvoir discuter presque d’égal à égal avec des gens que l’on admire.

PhD : Il y a les deux, une rencontre avec le public et une rencontre avec les auteurs.

CB : Etre dans une navette qui vous emmène au festival avec un auteur mythique, c’est toujours fabuleux.

PhD : Oui, mais dans la même navette, dans le fond, il y a toujours un auteur crétin qui fait chier ! Un type hyper lourd… C’est le problème des navettes en fait. C’est sur ce point que les festiveaux pourraient évoluer. On devrait avoir des limousines privées dans lesquelles nous pourrions inviter qui l’on veut. Les crétins seraient condamnés à prendre le bus.

CB : J’aime bien le bus.

PhD : Oui mais c’est parce que tu aimes bien les colonies de vacances.

RL : Tous les festivals ne sont pas des festiveaux…

CB : Il y a quand même des endroits de rencontres privilégiées. J’adore par exemple partir à l’étranger et me retrouver avec des gens avec qui l’on va vivre en comité restreint pendant un laps de temps donné. Quand cela arrive avec des gens que l’on admire sans pour autant bien connaître, c’est le meilleur moyen de les approcher. J’en garde de très bons souvenirs.

RL : Oui, mais pour en avoir pratiqué quelques-uns, je sais aussi qu’être en déplacement, cela veut dire finir par se retrouver seul le soir dans une chambre d’hôtel que l’on ne connaît pas…

PhD : Cela arrive. D’ailleurs, le bar du dernier étage de l’hôtel à San Diego me fait penser à celui que l’on voit dans Lost in Translation.

CB : Oui, mais j’ai passé deux jours à dédicacer à coté de Joe Matt, c’était super.

PhD : Mais il a pas ouvert la bouche !

CB : Si si, je suis allé manger avec lui deux fois.

PhD : Pas moi…

PhD : Le problème, c’est que les moments privilégiés dont parle Charles ne sont pas si fréquents. En dédicace, il y a des rencontres vraiment agréables, des lecteurs comme des auteurs qui vont vous parler de votre œuvre d’une manière intéressante. Cela rend la dédicace intéressante et agréable, et puis malheureusement on se retrouve de temps en temps dans des situations délicates ou désagréables…

RL : Vous avez des exemples croustillants ?

CB : L’autre jour, je me suis fait engueuler par une bonne femme parce que je parlais trop : «Vous feriez mieux de fermer votre gueule et de dessiner plus vite parce que je n’ai pas que ça à foutre».

PhD : Voilà ! Dans ces moments-là, on se dit qu’on serait mieux avec ses gamins à faire autre chose qu’à se faire engueuler. Je devrais être plus égoïste. Et puis d’autres fois, c’est également égoïste de profiter d’une dédicace pour rencontrer des gens bien.

RL : Que pensez-vous du débat qui anime la profession au sujet de la dédicace ?

PhD : Aux Etats-Unis, le lecteur peut payer sa dédicace. Je trouve ça très bizarre. Par contre, savoir si la personne qui invite doit vous défrayer est un peu compliqué. Chaque cas est particulier.

CB : Je ne suis allé qu’une seule fois à un festival ou nous étions défrayés mais l’hôtel était tellement pourri que je me suis évadé au petit matin. Je n’ai même jamais envoyé la facture.

RL : Pourquoi est-ce si compliqué ?

PhD : Parce que ce n’est pas la même chose si c’est un petit libraire qui commence ou si c’est un gros réseau de distribution. Je pense qu’il ne faut pas que la dédicace devienne une profession. Il vaut mieux en faire peu et en faire mieux, c’est ce que je tente de faire en tout cas, mais chacun a sa méthode.

RL : Et vous avez à faire aux fameux «chasseurs de dédicaces» ?

CB : Quand il commence à y avoir du monde, il faut pouvoir continuer à prendre son temps, et c’est compliqué. L’occasion de pouvoir rencontrer une lectrice ou un lecteur, même pour cinq minutes, avec la chance que cela se passe bien ou le risque que cela se passe mal, fait l’intérêt et le charme d’une séance de dédicace. Chez les collectionneurs, il y a de réels fétichistes, mais capables de faire le tri entre un bel objet et un qui ne l’est pas. Ils ne sont pas très nombreux, on les a repérés.

PhD : Pas nombreux peut-être, mais ils monopolisent la place ! Même s’ils ne sont que trois sur dix, ils sont capables de nous pourrir notre séance.

CB : Les désagréables, on tente de les éliminer. Ils savent qu’ils ne sont pas bienvenus. J’ai eu une ou deux altercations avec certains d’entre eux et cela se sait rapidement. Donc ceux qui viennent nous voir ensuite prennent des gants.

PhD : A Blois l’année dernière, il y en a un que je n’ai pas saisi. Il a refait la queue avec le même livre et pour la même personne trois fois. J’ai dit stop à la quatrième fois. Je ne comprenais pas pourquoi il faisait ça, mais je n’avais pas envie qu’il m’explique. Je n’y voyais plus aucun intérêt pour moi. La dédicace prend énormément de place dans les festivals… Sauf celui de Bastia qui n’est pas du tout structuré comme ça.

RL : A Bastia, ce sont des rencontres plus informelles…

CB : J’ai rencontré des collectionneurs à Bastia aussi, mais nous avons eu l’occasion de discuter parce que le festival n’est pas configuré de la même manière qu’ailleurs. Il n’y a pas de stands.

PhD : Il a fallu aussi qu’on explique à certains libraires que l’on ne signerait pas les livres de leurs clients privilégiés qui ne venaient même pas passer du temps avec nous alors que nous avions fait le déplacement.

RL : Point trop n’en faut donc…

CB : Dans l’ensemble, quand je fais l’addition et la soustraction, je pense qu’il y a plus de bonnes que de mauvaises surprises quand même… Il y a aussi des libraires qui savent très bien gérer ce genre de choses. Ceux qui tiennent les stands, comme à Sollies ou Angoulême, ont besoin de rentrer dans leurs frais. Souvent, les stands des libraires se trouvent en face de ceux des soldeurs. On ne va pas rembarrer un collectionneur ayant fait l’effort d’acheter notre livre à un prix normal. La question se pose pour celui capable de nous sortir un livre réalisé il y a vint ans et acheté deux euros au stand d’en face…

RL : Ou trois cent euros ?

CB : Je repère les collectionneurs un peu bizarres et désagréables à l’avance. Bien souvent, ce sont ceux qui ont acheté nos albums soldés. Et puis ils vont à la pêche, ils n’ont pas d’envie particulière, ils ne lisent pas tellement. Aujourd’hui je préfère affronter la chose directement en en parlant soit au libraire qui s’occupe de moi, soit à l’organisateur. En plus ce sont souvent des albums tombés du camion…

RL : C’est un sujet que l’on n’a pas encore évoqué ça, les albums tombés du camion, égarés par un éditeur, un diffuseur ou un imprimeur indélicat…

CB : Il y a dix ans, cela prenait une ampleur phénoménale dans les festivals, mais cela s’est calmé aujourd’hui. Ce que l’on racontait pendant un moment, c’était que les bouquins dédicacés à Angoulême n’étaient pas payés aux auteurs. Comme cela, cela ne coûtait pas trop cher au libraire.

RL : C’est vrai. Je connais un éditeur chez qui cette pratique a existé pendant des années à Angoulême…

CB : Si les festivals n’ont pas les moyens de faire déplacer 40 auteurs qu’ils ne le fassent pas ! Qu’ils en invitent moins ! Si c’est pour les loger dans des hôtels une étoile et leur faire manger du jambon avarié, non merci. On s’est retrouvé dans ce genre de trucs, et on les évite aujourd’hui. Nous avons dressé une sorte de guide Michelin des festivals que l’on se refile entre auteurs.

PhD : On se fait avoir une fois, pas deux.

CB : Avec un peu d’expérience, cela se voit tout de suite lorsque l’on arrive en festival. Si tous les livres sont un peu abîmés, il y a de grandes chances que cela soit des retours. Il faut regarder aussi les livres des copains pour voir si l’on est le seul, ce qui est toujours possible. Et il faut poser quelques questions. Si tous les livres sont du même tonneau, cela sent l’arnaque et soit on se dit que l’on se paie du bon temps en dédicaçant une demi-heure et en emportant ses lecteurs au bistrot, soit autre chose… Il y a toujours moyen de s’en sortir…

PhD : …Ou de reprendre le train !

RL : Vous avez déjà osé faire ça ?

CB : Oui.

PhD : Pareil. Impossible de me retenir dans ces cas-là.

RL : Au sujet de la dédicace elle-même, vous ne pensez pas qu’exécuter un dessin à la commande, dans un temps très court, est contradictoire avec le travail que vous avez effectué sur un livre ?

PhD : C’est très différent pour Charles et moi. Plus le temps passe et plus j’ai du mal à dédicacer. Je déconseille à qui que ce soit, pour moi, d’être le premier dans la file d’attente. Le premier dessin n’est jamais un chef d’œuvre. Ensuite viennent les dessins où l’on est en forme, et cela se gâte à nouveau vers la fin. Au final, il y a très peu de dessins dont je sois vraiment fier.

RL : Mais quand l’un d’entre eux est réussi, cela ne vous fait pas mal au cœur de le voir partir ?

PhD : Il y a toujours un moment où l’on tente de faire un dessin vraiment différent, et c’est souvent là que la personne n’est pas contente parce qu’elle aimait mieux celui que l’on avait fait pour son voisin. C’est quelque chose d’impossible.

CB : Je le prends comme un prétexte, un moyen de rencontrer des gens. Voir le dessin apparaître a un effet magique. J’y suis moi-même sensible. Je suis toujours admiratif quand je vois quelqu’un dessiner. Pouvoir me mettre dans une situation où je peux faire plaisir à une personne en dessinant, même s’il voit le dessin à l’envers, c’est très agréable. Il ne faut pas pour autant que cela soit la base du spectacle. J’attends que les gens me racontent pourquoi ils ont acheté tel livre, pourquoi cela leur a plu. Cela me fait plaisir qu’ils lisent nos livres, qu’ils en retirent quelque chose, qu’ils s’identifient à tel ou tel personnage pour telle ou telle raison, même si je ne leur demanderais pas non plus de me déballer leur vie intime. Il y a aussi les jeunes dessinateurs qui viennent montrer leur travail. Très souvent on tombe sur des bouses infâmes. Je m’en sors souvent en les envoyant voir d’autres auteurs… Et puis dans les dédicaces, il y a aussi des gens que l’on n’a pas vus depuis longtemps. J’ai croisé un copain d’école à la Fnac des Ternes, il y a pas longtemps !

RL : C’est l’occasion de voir du monde quoi…

PhD : Voilà… Charles est bien plus disponible que moi. J’ai compris ça la dernière fois, quand j’ai dit stop à une dédicace au bout de deux heures et demie.

RL : C’est déjà pas mal…

PhD : Alors là, soyons très clairs. Je trouve ça déjà très long, mais beaucoup de libraires pensent que quatre heures est une durée normale de dédicaces. On en a fait des comme ça ! On arrivait dans une librairie à quinze heures, et on devait rester jusqu’à la fermeture. Au bout d’un moment, j’arrête ou je commence à être désagréable.

RL : On vous a proposé de faire des produits dérivés ? Qu’en pensez-vous ?

PhD : Quand on a eu le prix à Angoulême, on nous a proposé de faire une statuette de Monsieur Jean. Il paraît que l’on aurait du dire oui.

RL : Il paraît ?

PhD : C’est exactement pour cela que je ne vais plus dans les festivals, parce que l’on y croise toujours des gens pour nous dire «qu’il paraît que». Au bout du compte, ce que je préfère, c’est que l’on ne me dise rien et que je me fasse ma propre opinion. Je n’arrive pas à faire le vide quand je me retrouve dans ma chambre d’hôtel après une journée agitée de festival.

CB : J’ai peut-être développé un blindage par rapport à ça.

RL : Dans les dédicaces, je vous ai déjà vu signer Dupuy & Berberian…

CB : Ce sont des livres que nous avons signés à deux, donc cela nous semble logique.

RL : Oui mais le dessin, là, pour le coup, on voit bien qui le réalise.

CB : C’est comme si nous étions chacun le représentant d’un label façonné à deux. Et puis c’est rigolo parce que de cette manière, plus tard, les gens ne savent plus trop qui ils ont vu…

PhD : Les gens sont plutôt amusés par cette méthode.

RL : Il est déjà arrivé que vous croisiez des gens qui souhaitent un dessin de Charles plutôt que de Philippe ou l’inverse ?

PhD : Ce genre de remarque désagréable, du type «je préfère le dessin de votre voisin qui dessine mieux que vous» est très très rare.

CB : C’est arrivé une fois, à Angoulême. Un type ne voulait pas que Philippe dessine dans son album, mais c’était parce que Philippe n’était pas arménien. En quinze ans, il ne m’est arrivé que deux fois de demander à des personnes de partir. C’est donc relativement rare.

RL : Vous évoquiez le «label» Dupuy & Berberian…

PhD : Comme les boulangers, pareil !

CB : Nous avons un label certifié. C’est comme si nous étions un studio, sauf qu’au lieu d’être trente, nous sommes deux, trois quand nous travaillions avec une coloriste pour la bande dessinée ou quatre quand nous travaillions avec un scénariste. Mais cela reste un fonctionnement de studio où le travail se fait toujours de manière différente. Et puis au lieu d’avoir un immeuble de quinze étages sur lequel il serait écrit «D&B» en lettres de feu, il n’y a pas vraiment d’endroit concret, c’est très virtuel, entre deux ordinateurs.

PhD : Vu notre fonctionnement aujourd’hui, nous pourrions imaginer un vrai studio. Le jour où, lors d’une expo à la fondation Cartier, j’ai réalisé que Murakami avait à sa disposition cinquante assistants, je me suis rendu compte de ma naïveté. La seule véritable différence qui nous distingue de Murakami, c’est qu’il faut avoir l’état d’esprit d’un chef d’entreprise ou d’un général d’armée, et ça nous ne l’avons pas du tout !

CB : Ou alors nous aurions déjà monté une filiale de dessins animés pour TF1, et une autre de produits dérivés. Mais nos personnages n’appellent pas forcément à ça.

PhD : Est-ce que le Nestor Burma de Tardi appelle plus une statuette que Monsieur Jean ?

CB : Non, c’est vrai… Batman appelle réellement la statuette par contre.

PhD : Oui, mais Manara ?

CB : euh…

PhD : Voilà la différence entre nous deux ! Il y en a un des deux qui est un petit peu vicelard !

CB : oohhh… Comme si j’avais des statuettes Manara chez moi !

Proximité

RL : Vous vous voyez très souvent en ce moment ?

CB : Nous n’habitons pas loin de l’autre…

PhD : Nous nous voyons de manière informelle. Il n’y a pas de réunion du lundi matin. Pas de réunion du vendredi après-midi non plus.

RL : Comment arrivez-vous à tenir vos délais ?

CB : Ca fait vingt ans que nous travaillons sans discipline métronomique, à l’envie…

PhD : Et puis, soit une tierce personne nous met un couteau sous la gorge avec des délais, soit nous avons besoin de passer à autre chose. Pour cela, nous avons besoin de finir ce que nous avons commencé. C’est un très bon truc. J’aurais peur de n’avoir que des travaux non achevés. C’est un problème de structure de l’esprit, surtout lorsque l’on travaille chez soit. Soit on s’y met, soit on est une grosse feignasse.

CB : L’hiver, il fait trop froid. On passe notre temps à préparer du café. L’été il fait trop chaud, et le printemps on est mieux dehors. Il ne nous reste plus que l’automne pour bosser…

PhD : C’est vraiment une question de personnalité. On a des copains qui se fixent des horaires de bureau. Je ne bosse pas comme ça, mais par à-coups. Quand je m’y mets, je peux devenir hyper efficace. Entre ces deux phases, j’ai aussi besoin de ne rien faire.

RL : J’ai vu traîner sur un bureau une plaquette publicitaire pour des Japonais…

PhD : Quand c’est un dessin, gérer son temps est assez simple. Quand ce sont de plus gros ouvrages, ce sont des mois et des mois de travail. Les éditeurs continuent à programmer les livres au moment où le projet se met en place, c’est délirant ! Nous avons mis des années à leur faire comprendre qu’il était plus judicieux de prévoir la date de sortie quand nous en étions au milieu du livre. À ce point là, on sait le parcours qu’il nous reste à faire parce que la gestation est terminée. Et puis on rentre dans cette phase que j’évoquais : on a envie de finir.

RL : Qu’est-ce qui vous pousse à faire des livres ?

CB : C’est une histoire qui nous taraude, que l’on a besoin de sortir, c’est une nécessité qui va au-delà de la commande à respecter.

PhD : L’idéal, c’est quand on se lève et que l’on espère que personne ne va nous déranger parce que l’on a envie de passer la journée sur un bouquin. Le temps passe bien plus vite dans ce cas. C’est valable à toutes les étapes, de l’écriture à l’encrage.

CB : J’ai ce rapport à la BD. Ce qui nous a fait partir de Fluide, c’est le moment où c’est devenu un métier. Ce qui nous a fait freiner des quatre fers avant de signer avec un éditeur, c’est lorsque nous avons senti que nous avions en face de nous une perception de notre travail qui n’était pas celle que l’on voulait. Prétention ou exigence, je n’en sais rien, mais c’est comme cela que l’on fonctionne depuis le début, et ce qui nous motive encore aujourd’hui. Le fait d’avoir utilisé l’illustration dans son sens le plus péjoratif qui soit, en tant que mercenaires, nous a permis d’adopter cette attitude dans la bande dessinée.

RL : Vous parlez au passé.

PhD : Oui. Pendant des tas d’années, nous avons passé notre temps à rembourser nos dettes. Les ventes n’étaient pas assez importantes pour couvrir les avances qui nous avaient été faites. Quand les albums paraissaient, on ne touchait pas un kopeck pendant des années. Pour pouvoir continuer à en vivre, il fallait forcément avoir des rentrées d’argent. Comme notre truc, c’était de trouver des solutions avec le dessin plutôt qu’en s’engageant dans l’armée…

RL : Vous auriez pu faire un album par an… Il y a des auteurs qui le font…

PhD : Ce n’était pas possible, nous n’y arrivions pas.

CB : L’illustration nous intéressait aussi dès le départ ! C’était un moyen d’explorer d’autres aspects du dessin. Et puis dans les années 1980, c’était aussi le moment d’explorer cette voie de la bande dessinée appliquée à l’illustration. Serge Clerc et Chaland avaient ouvert la voie.

PhD : Un graphisme qui se rapportait à la bande dessinée, au service de l’affiche. Ce qui est intéressant dans notre cas, c’est qu’au moment où la publicité est entrée en crise et que nous commencions à être sélectifs dans les travaux que nous souhaitions réaliser en publicité, les ventes de nos albums ont augmentées suffisamment pour que l’on puisse commencer à toucher des droits d’auteur. D’une certaine manière, ceux-ci nous permettent aujourd’hui d’appliquer notre exigence à la publicité.

CB : C’est l’aspect mercenaire que j’évoquais, il est révolu.

RL : Cette exigence, c’est du luxe non ?

PhD : C’est l’avantage d’être deux. On se répartit souvent le travail. Il y a des choses que l’on peut faire tout seul et puis il y a juste confrontation à un moment des idées de l’un et de l’autre.

CB : On fait le tri et on voit. On a toujours eu un rapport au dessin très intime, même dans notre collaboration à deux on remplit nos carnets séparément, on travaille sur des projets qui au départ sont des projets individuels…

RL : Vous vous montrez vos carnets ?

PhD & CB : Oui oui.

CB : Même dans l’illustration, nous avons travaillé sur des projets qui n’étaient pas des projets de commande. Cela pouvait être des portfolios, des carnets de voyage, des sérigraphies, et cela nous a permis de rebondir professionnellement…

PhD : Nous savions qu’Alain Baulet avait envie de travailler avec nous, mais pour le Joséphine par exemple, il n’a rien commandé. Il nous a offert sa structure. Pour les carnets chez Cornélius, c’est la même chose, nous avons fait la démarche. Il en va de même pour le portfolio de Chantal Thomass. Nous savions ce que nous voulions faire et nous nous sommes investis énormément.

RL : Charles, vous vous êtes investis de la même manière dans Playlist ?

CB : L’avantage d’avoir un peu de pratique dans ce métier, c’est que nous nous sommes constitué un réseau d’amis et de gens avec qui nous avons envie de travailler. Qui y-a-t-il derrière Playlist ? Un directeur artistique rencontré chez Bayard où il travaillait sur I love English et avec qui nous avions travaillé un an, que nous avons suivi chez Albin Michel où nous avons signé le Trenet Illustré. C’est là-bas que nous avons rencontré l’éditrice Sophie Giraud qui est aujourd’hui chez Naïve.

RL : Pareil pour Sébastien Gnaëdig, je suppose…

CB : Voilà ! Cela vaut aussi pour Jean-Louis, de chez Cornélius.

RL : Cela explique le parcours de vos albums aussi… d’éditeur en éditeur…

PhD : Pour nous, le métier d’auteur ne s’arrête pas au moment où nous livrons nos pages. Quand il y a des projets annexes à nos albums, nous en sommes souvent à l’initiative. Par exemple, c’est nous qui avons proposé à l’éditeur le CD-Rom livré avec Comme s’il en pleuvait. Nous n’avons pas attendu qu’un service marketing le fasse. Nous souhaitions montrer les ramifications et extensions qu’il pouvait y avoir à la bande dessinée. Et puis nous avions autour de nous des gens que nous connaissions, comme Rebecca Manzoni ou Loo Hui Phang, ou qui nous avaient été conseillés, comme Jean-Noël Lafargue. Dans cette même logique, nous demandons à êtres consultés pour tous les produits dérivés.

CB : Ce qui nous plait chez l’Association, c’est que l’on sent l’envie chez certaines personnes de pousser un projet toujours un peu plus loin. Ce qui s’est passé pour le Journal d’un album.

PhD : Chez Cornélius, ils mettent leur nez dans les couvertures, c’est énervant. Mais j’aime bien avoir ce type de discussion parce qu’au bout du compte, les couvertures de Crumb sont superbes…

RL : Vous pensez que les grands éditeurs de bande dessinée ont changé ?

CB : Chez tous les éditeurs aujourd’hui on a l’avis des commerciaux, mais très rarement celui des éditeurs.

PhD : Jusqu’à maintenant, l’éditorial propose la couv aux commerciaux et c’est aux commerciaux de trouver la meilleure manière de vendre le livre. Mais comme dit Charles, les choses changent…

Petits et gros bobos

RL : «L’air du temps», c’est quelque chose dont vous êtes particulièrement méfiants. Et puis il semble que Monsieur Jean ait été utilisé comme stigmate du phénomène bobo…

PhD : On s’entend dire que nous sommes dans l’air du temps et que nous en sommes les représentants. C’est énervant. On a assimilé Monsieur Jean à un bobo, et on nous a catalogué comme tels du coup !

CB : On s’est retrouvé happé dans la catégorie «sujet de société» de la presse magazine hebdo. Tout cela parce que quelques journalistes nous avaient collés une image d’auteurs qui correspondaient au public visé par des annonceurs publicitaires. C’est sournois ! D’autant plus que oui, nous avons le profil de Monsieur Jean… Nous sommes nous-même urbains, et avons entre 30 et 50 ans, nous sommes de gauche mais confortables… Nous parlons de notre époque, de ce que nous vivons au moment où nous le vivons. Les choses sont toujours plus ambiguës et contradictoires qu’elles ne le semblent. Pour le plaisir de la discussion, je suis prêt à prendre le contre-pied de ce que dit Philippe aujourd’hui et on peut inverser les rôles demain !

RL : Je ne préfère pas…

CB : C’est le principe d’une discussion, ha ha ha. C’est la première chose que je demande à un livre que je lis, qu’il me parle de mon époque.

RL : Que vient foutre Fernand Raynaud dans l’air du temps ?

PhD : Imaginons deux secondes que je sois comme Felix… J’aurais moi aussi mon Fernand Raynaud. D’ailleurs, mon père a un jour acheté un 45 tours d’un imitateur qui s’appelait Jean Valton, et je ne sais pas pourquoi mais je l’ai mémorisé ! C’est notre coté madeleine de Proust qui veut ça.

CB : On aurait mis Jean Valton, ça aurait moins parlé aux lecteurs…

PhD : Et puis on ne peut pas demander à Félix d’avoir la même logique que la nôtre. Il est toujours fauché, mais dans sa manière de fonctionner il a tout du bobo quand même. Chez Fernand Raynaud, il y a quelque chose de très irrévérencieux et provocateur. Quand on regarde ses sketchs filmés, notamment celui qui se passe chez le boucher, c’est monstrueux les tas de bidoches ! Et celui de Madame la Pipe dans lequel il est travesti et on lui a collé trois tonnes de rouge à lèvres, c’est terrible… C’est ce que j’aime bien chez lui. Et puis il a une histoire étonnante lui aussi.

Site officiel de Charles Berberian
Site officiel de Philippe Dupuy
Entretien par en octobre 2008

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