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Haunted Mansion

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Lorsqu’en juin 2005 paraît l’annonce d’un accord entre Disney et Slave Labor Graphics, permettant la publication par le second de comics inspirés de licences du premier, on était en droit de croire à un canular.
Pour mémoire, Slave Labor Graphics (SLG) est une petite maison d’édition américaine, connue pour ses titres sombres, à l’humour macabre et méchant, comme les œuvres de Jhonen Vasquez (Johnny The Homicidal Maniac, Squee…) et Roman Dirge (Lenore, The Monsters in My Tummy…). Pas grand-chose de commun donc entre l’éditeur «goth» par excellence et la firme de divertissements familiaux et inoffensifs de l’Oncle Walt : une telle alliance était pratiquement imprévisible.
Et pourtant on peut découvrir depuis octobre 2005 le premier rejeton[1] de ce mariage contre-nature : Haunted Mansion, série / anthologie (plus ou moins trimestrielle) d’humour horrifique, qui s’inspire d’une attraction des parcs Disney, «le Manoir Hanté et ses 999 fantômes». Et au contraire de la médiocre et poussive adaptation cinématographique avec Eddie Murphy, la petite bande de SLG se tire plutôt bien de l’exercice en comic-book.

Si Jhonen Vasquez n’est (malheureusement) pas de la partie, Roman Dirge lui est bien présent dans cette anthologie. Et il y est même très en forme, fournissant trois histoires (caractéristiques de sa production,[2] donc hilarantes) et quatre couvertures pour les cinq numéros parus à ce jour. S’ajoutent à ces courtes contributions (5 à 6 planches), celles d’une petite quinzaine d’auteurs pour la majorité déjà publiés chez SLG, ainsi que quelques débutants.[3]
Ces auteurs s’inspirent du manoir très hanté pour y situer leurs histoires (très) courtes. On y retrouve donc des lieux de l’attraction comme le cimetière animalier ou le hall aux portraits changeants ; on y reconnaît le discours d’accueil ou la chanson des spectres. Mais surtout, ce sont les fantômes (le chien Fifi, les trois auto-stoppeurs, l’hôte pendu…) qui fournissent le principal du matériel, ces 999 personnages potentiels constituant une source d’idées presque inépuisable. Les auteurs peuvent librement y piocher, pour ensuite mettre en scène les spectres de manières variées en racontant leur arrivée, en évoquant leur séjour pas toujours de tout repos (éternel) ou bien en racontant leurs états d’âmes (en peine)… Plus rarement, ce sont des humains qui se retrouvent confrontés au Manoir et à ses occupants.
L’avenir montrera si ces contributions savent se renouveler et ne pas surexploiter le filon facile du nouvel «arrivant» et des fantômes non conscients d’être morts, formule qui pourrait se révéler lassante à la longue.

Si les auteurs s’inspirent donc de l’attraction Disney pour leurs récits, ils n’en restent pas moins fidèles à leur style personnel, tant graphique que narratif. Pas d’influence Disney dans les dessins très sombres, au trait un peu âpre qui s’inscrivent parfaitement dans la continuité du catalogue goth de SLG. La série est d’ailleurs publiée en comic-book N&B, le format habituel de l’éditeur. [4] De même, on retrouve le ton, l’humour macabre et grinçant, teinté d’absurde, qui fait sa (relative) renommée. SLG et ses auteurs n’ont donc ni vendu leur âme à Disney, ni ne se trahissent en faisant un simple produit dérivé sans saveur. Que les amateurs se rassurent, Haunted Mansion a sa place dans le catalogue SLG et se lit avec plaisir — même si le tout est édulcoré, les contributions étant moins méchantes et moins violentes qu’à l’accoutumée («Age 13+» oblige, comme l’annonce la quatrième de couverture).

La cible de cette anthologie n’est justement pas très claire. Les amateurs de SLG préféreront sans doute les titres plus «cœur de catalogue» (plus méchants…) de l’éditeur. Le public Disney, plus jeune, risquera quant à lui d’être déstabilisé par les graphismes peu communs et pas franchement attirants. De plus, la série n’est pour l’instant disponible qu’au format comic-book, ce qui ne la rend sans doute pas très facile à se procurer.[5]
Pour finir, je ne peux m’empêcher de tirer un parallèle avec la conclusion de la chronique de Loleck sur Wizz et Buzz, autre résultat d’une «collaboration» inattendue avec Disney (Winshluss et Cizo publiés dans Picsou). Haunted Mansion est indéniablement un titre Slave Labor, et n’oublie pas le ton de l’éditeur. Mais il n’en donne pas la pleine mesure : un aperçu «light» du catalogue en quelque sorte.

Notes

  1. Les trois autres (pour l’instant ?) étant Wonderland (inspiré par le film Alice in
    Wonderland
    ), Tron et Gargoyles.
  2. La deuxième met d’ailleurs en scène Lenore !
  3. On retrouvera par exemple Black Olive (Outlook Grim, Screwtooth), Dan Vado (président de SLG), Serra Valentino et FSC (Nightmare & Fairy Tales), Crab Scrambly (The 13th of Never, Nightmare & Fairy Tales), Christopher P. Reilly (Punch and Judy), Ben Towle (Farewell Georgia, Punch and Judy), Aaron A. (Serenity Rose), Christopher (The Ghouly Boys)…
  4. Alors que les trois autres titres «Disney», Wonderland, Tron et Gargoyles, sont en couleur.
  5. Et même si les premiers numéros sont disponibles via Amazon.
Chroniqué par en janvier 2007