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Lapinot (t8) La vie comme elle vient

de

Et voici le livre ouvert et Lapinot n’est pas au rendez-vous des premières planches. Pourtant c’est bien de rendez-vous (arrangé, confirmé, renforcé) qu’il s’agit dans ce début d’histoire au troisième degré (tertiaire) d’une économie dynamique, où la jeune pousse et ceux qui la composent (collègues) ont pris racine et cherchent la symbiose pour survivre dans cette jungle (les autres ? la ville ? la vie ?).

Ni cinquième roue du carrosse, ni cinquième élément, c’est à la cinquième planche que le rongeur apparaît, sortant accompagné d’un Richard plus que jamais bardé « d’Umour », d’une de ces salles de jeux, où la réalité est pixelisée, où soi entre parenthèses dirige (des mains et sans la tête) des petits corps en grand danger, qui revivent volontiers si l’on y met la monnaie.

Mais le jeu est terminé, il sort du temps ludique (si proche de l’oubli) car Lapinot a un destin de 36 pages qui commence. Son épreuve : la vie à deux. Niveau : celui du quotidien dans la bidimensionalité du papier.
Héros de cette matière (cellulose) il en effleure la conscience de l’être en se révélant au hasard des présentations le seul à ne pas être prénommé, uniquement surnommé, dans ce monde sans noms de la vie sociale professionnelle et de l’amicale de l’amitié[1] .
Parenthèse lucide sur son métier franchie, le héros se joint aux autres lutteurs de la vie, participant d’une réunion où l’on aimerait « faire la fête » mais où on est plus au verbe connoté d’obligation de cette expression, qu’au nom (féminin) censé inspirer la réjouissance. Car ce « réjouir » n’était qu’un re jouir de plus. C’était donc trop égoïste et aquoiboniste pour que cela ne craque pas. Et cela craque.

De toute part les couples réunis se séparent. Ils rejoignent les deux solitudes qu’ils envisageaient d’unir, une masculine, une féminine. Normal.
Pour la seconde, Marion, c’est de ne pas avoir le corps qu’il faut/qu’il faudrait et de ne pouvoir avoir l’autre, l’alter ego, ce corps qu’il faut/qu’il faudrait, celui qui réchauffe et fait fondre les idées glaciales et métaphysiques d’avant de s’endormir, dans le petit lit aux grandes dimensions communes.
A défaut de normalité, le para normal s’impose. On tire les cartes, on taraude le tarot et on voit une fois de plus ce qu’on aimerait se cacher toujours avant de s’endormir de sommeil, d’excuses, d’habitudes et d’autres choses encore. Elle veut prévenir les multitudes appareillées qui se réunissent pour elle, mais ils ne l’entendent pas, déjà raisonnablement dans leurs solitudes respectives, déjà ailleurs et planifiées.
L’aigreur généralisée, installée, confirmée, l’on se met sérieusement à craindre pour l’éventuelle disparition, ou négation euphorique, du sentiment de culpabilité de cette Marion là, solitude active et solidaire. On la voit, elle insinue le doute et l’on se prend à penser que dans ce livre édifiant, tout un destin, une vie, pourrait reposer sur des fesses trop grosses (é-normes) et pire d’avoir conscience qu’elles le sont, hors normes et donc anormales, dans cette hypocrisie du monde humain les niant (les normes) contre la nature et les réinstallant au nom de la culture.

La fête, la blague (l’hénaurme), tous tournent au drame. Chacun, chacune, a soudainement et concrètement l’égal potentiel de ne plus être. Mais dans ce jeu du désamour et du hasard c’est ce dernier qui fait la loi, s’appliquant, avec coïncidence (sa copine), à prendre ce qu’il donne et inversement. Celui qu’on n’imaginait pas trépasser (loi du neuvième genre oblige) est écrabouillé en ville par une voiture, comme bien de ses vulgaires confrères sur les routes de campagnes.

Tout cela n’est pas montré, et l’on revoit ces vies mosaïques de la vie comme l’on voit la sienne avant de mourir (paraît-il), pour se retrouver, grande case après la tempête d’abacules (de vies qui basculent), avec celles (les vies survivantes) que l’on a reconnu dans ce cimetière-jardin automnal, au diapason des sentiments.
Dans ce petit monde, dans cette étrange urbanité parisienne du dessinateur au nom de ville nordique, l’on constate que la vie persiste, que le deuil se fait et que la vie continue, pas moins douce, toujours aussi dure.
A ceux d’un autre deuil qui craignent voir là la fin de leur héros pour avoir trop conjecturé sur l’humeur des carnets de leur auteur, la tomaison les rassurera car La vie comme elle vient n’est pas le dernier album des aventures de Lapinot acteur/comédien de bande dessinée[2] . Souriant de la confusion, de cette autre anormalité du livre, on se dit que l’un des grands talents de Trondheim est de montrer que, finalement, la vie peut être une bande dessinée, au sens de bande dessinée vivante, dans le contemporain des arts vivants.

Notes

  1. Lapinot est aussi le seul à ne pas avoir de chaussures, mais peut-il en porter sans avoir l’air d’un clown ? Autre anormalité du rongeur.
  2. L’accélérateur atomique est le neuvième album des aventures de Lapinot. La vie comme elle vient est l’album n°8, c’est donc, actuellement, l’avant-dernière aventure du rongeur et la preuve qu’il est bien vivant.
Site officiel de Lewis Trondheim
Site officiel de Dargaud (Poisson Pilote)
Chroniqué par en août 2004

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