#TourDeMarché (2e saison)

de

(note : cette rubrique reproduit sous forme d’article à fin d’archivage des fils thématiques publiés au départ sur Twitter)

Les semaines s’enchaînent, voici un nouveau #TourDeMarché, et comme le Festival d’Angoulême a tenu sa conférence de presse pour sa 50e édition qui se tiendra en janvier prochain, c’est l’occasion de se pencher sur les prix qui sont décernés en bande dessinée. C’est parti !
Histoire de simplifier le discours et d’économiser les caractères qui sont comptés ici, je me contenterai de parler de « prix » par la suite, en espérant que cela n’amènera pas trop de confusion par rapport à la question abordée, en ces temps d’inflation galopante (même si, par ailleurs, je trouve assez fascinant de voir comment, jusque dans nos mots, viennent se nicher et s’opposer ces questions de capital, qu’il soit économique ou symbolique). Soit donc le prix comme « Honneur décerné à la personne, à l’animal ou à la chose reconnus comme les meilleurs par une autorité, un jury, etc., dans un concours » (Larousse) ou « Récompense destinée à honorer la personne qui l’emporte dans une compétition » (Robert).
En cela, le Festival d’Angoulême et tous les autres « décerneurs de prix » reproduisent pour la bande dessinée ce qui se fait par ailleurs pour la littérature ou le cinéma. Et il faut reconnaître que des prix, il y en a beaucoup. Ainsi, Wikipedia en liste pas moins de 25 pour la France, en se limitant à ceux qui sont encore décernés. Certains sont rattachés à des festivals, d’autres à des associations ou des institutions. En fait, les prix participent à la légitimation du genre — on se souvient que les frères Goncourt ont créé leur fameux prix pour contrebalancer les préférences de l’Académie Française d’alors pour la poésie, et mettre en valeur ce genre mal aimé, le roman. On pourrait aller plus loin, en disant qu’un prix vise à légitimer le genre (en identifiant ses meilleures productions), mais se légitime lui-même (dans la pertinence du corpus qu’il construit) ainsi que l’institution qui le décerne (car garante d’une certaine vision).
L’ensemble relève donc d’une forme de médiation particulière, qui a également un impact sur les ventes — impact qui dépend de la notoriété/légitimité du prix en question, et de sa médiatisation. d’où l’attention particulière accordée au Festival d’Angoulême. Il me semble d’ailleurs qu’en cela, la bande dessinée se rapproche plus du cinéma, avec les tensions récurrentes qui ressortent entre art et divertissement, opposant en substance récompenses élitistes et succès populaires (en se demandant parfois si certaines de ces prises de position revendicatrices sont véritablement celles du « grand public » qui se sentirait indûment négligé, ou se limitent à une poignée de journalistes indignés au milieu de l’indifférence ambiante).

Chaque prix a son mode de désignation particulier, et il est intéressant de s’attarder sur ces modalités qui ont une profonde influence sur les résultats obtenus. En gros, on a deux grandes catégories : les prix décernés par une académie, et ceux qui sont décernés par un jury.
Une académie, c’est un ensemble de professionnels qui votent et élisent un lauréat. Elle a une légitimité de fait et de nombre (puisque c’est la profession qui vote), mais elle aboutit généralement à une forme de consensus mou souvent discutable. En effet, non seulement on peut s’interroger de l’impartialité des votants (qui peuvent être juge et parti), mais également de leur connaissance réelle de la production sur laquelle ils sont appelés à s’exprimer. Rajoutons là-dessus le recours à un vote, dont les mécaniques écartent naturellement les propositions radicales et/ou moins en vue. Après tout, on vote avant tout pour ce que l’on (re)connaît.
A l’opposé, un jury, c’est une poignée de gens choisis qui débattent et décident entre eux. C’est moins représentatif, la légitimité de cet aréopage dépend de sa composition, mais cela aboutit généralement sur des choix plus surprenants et audacieux. La raison est d’abord que l’ensemble du jury part sur des bases communes, face à une sélection qu’il leur incombe de juger. Ce qui fait que les discussions ne se font alors pas au travers des connaissances et des angles morts des un.es et des autres. Et contrairement au vote, le débat amène des discussions, des échanges, des points de vue qui peuvent évoluer, parfois même une envie concerté de « faire un geste politique » (si tant est, dans ces opérations symboliques, qu’il en existe qui ne le soient pas).

Pour ma part, cela fait quelques années que je suis les choix effectués par un certain nombre de prix portant sur la bande dessinée, en considérant des prix annuels qui publient une liste de nominations. L’intérêt des nominations, c’est qu’il s’agit d’une liste plus large qui donne à (entre)voir une forme de ligne éditoriale… et au final, d’avoir une sorte de prise de température du consensus critique (ou pas) année après année. Depuis 2012, outre la Sélection Officielle d’Angoulême, je « traque » le prix Ouest-France Quai des Bulles, le Grand Prix RTL de la Bande Dessinée, le prix Landerneau BD, le Grand Prix de la Critique ACBD, le Prix de la BD Fnac-France Inter, le Prix des Libraires de Bande Dessinée.
On a des prix de libraires (Landerneau, Fnac-France Inter, Libraires de BD) et des prix de journalistes (ACBD, RTL). Quelques sélections par une académie (ACBD, Libraires BD) et des prix soumis au vote final (ACBD, Fnac-France Inter, Landerneau, Libraires BD).
Dans le lot, Angoulême se démarque par l’ampleur de sa sélection : 85 nominations pour l’édition 2023… à mettre en perspective par rapport aux autres : ACBD (15), Libraires BD (12), Fnac-France Inter (20), RTL (9), Quai des Bulles (10) et Landerneau (10). Même en se limitant à la Sélection Officielle, Angoulême reste loin devant, avec 46 nominés en 2023. A noter que certains (comme l’ACBD) ont d’autres sélections spécifiques (comics, manga) qui sont plus ou moins récentes, et qu’il faudra peut-être que je rajoute à mes fichiers. C’est peut-être cette ampleur qui explique en partie les réactions à la publication de la Sélection Officielle, sur le mode de « il y a plein de livres que je n’ai pas lus/vus ». simplement parce qu’il y en a plein, justement.

(petite précision avant de plonger dans les chiffres : malgré mes efforts, je n’ai pas réussi à trouver quelle est la « BD RTL du mois de novembre 2022 », il me manque donc un titre dans le corpus que je vais aborder)

Pour cet exercice 2022, en écartant pour l’instant la Sélection du FIBD, 43 titres ont été nommés au moins une fois au sein de l’une des six listes mentionnées plus haut (Quai des Bulles, RTL, Landerneau, ACBD, Fnac-France Inter, Landerneau et Libraires BD). 11 de ces 43 titres figurent également au sein des Sélections d’Angoulême — qui, rappelons-le, est très significativement plus large que les six autres listes. Si l’on s’intéresse aux titres « multi-nommés » dans l’ensemble de ces listes, voici la courbe que l’on obtient :

Les plus souvent nommés : Le poids des héros (D. Sala, Casterman, 6 fois), La dernière reine (JM Rochette, Casterman, 5 fois), Nettoyage à sec (J. Mertens, Rue de Sèvres, 5 fois), Hoka Hey ! (Neyef, Rue de Sèvres, 4 fois), La couleur des choses (M. Panchaud, çà et là, 4 fois).
… sachant que la fenêtre de sélection pour Quai des Bulles est décalée, et que certains titres peuvent prétendre à une nomination supplémentaire l’année prochaine.
Pour ma part, je trouve que c’est une bonne chose que plusieurs visions, plusieurs avis existent. C’est l’indication d’un médium riche et vivant, et de la diversité des regards qui s’y posent.

Dossier de en décembre 2022

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